Internet / Libertés
Les intérêts privés vont-ils détruire la Toile ?
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Cet article est issu du numéro 86 de Philosophie magazine « 86 - février 2015 », en kiosque le 15 janvier 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, est inquiet. Car les principes de neutralité, de gratuité et de liberté sur lesquels il a fondé la Toile sont menacés.
S’il est l’un des inventeurs les plus importants du XXe siècle, Tim Berners-Lee n’a pas cherché à breveter le World Wide Web. Il n’a pas voulu devenir riche ni célèbre, et ne prend quasiment jamais la parole en public. Pourtant, en cette fin d’année 2014 où l’on célébrait les vingt-cinq ans de son invention, il est sorti de son mutisme d’universitaire très discret. Le 10 décembre dernier, il s’est exprimé durant une heure lors de la conférence internationale LeWeb’14, à Paris. La salle était bondée. D’emblée, il a déclaré : « Ne vous contentez plus d’utiliser le Web. Aujourd’hui, vous devez aussi le défendre ! »
Pour comprendre son inquiétude, il faut remonter aux beaux jours de 1989 où, jeune chercheur rattaché à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern) à Genève, Tim Berners-Lee a eu son coup de génie. À cette époque, Internet existait déjà – au sens où il existait un réseau de télécommunications international, auquel les ordinateurs étaient reliés par des modems. Mais chaque entreprise, université, administration avait son propre Intranet, avec ses propres formats de données, si bien qu’Internet ressemblait à une forêt inextricable ou encore à une gigantesque bibliothèque où aucun ouvrage n’aurait été écrit avec le même code alphabétique. Tim Berners-Lee a apporté trois innovations : il a mis au point un protocole de transfert des données unique et polyvalent, le HTTP (pour HyperText Transfer Protocol) ; il a eu l’idée de scinder les adresses des sites Internet et celles des ordinateurs connectés au réseau (un peu comme si tout le monde était passé de l’adresse traditionnelle à la boîte postale en un clin d’œil : le Web s’est émancipé de tous les territoires) ; enfin, il a conçu un langage de programmation, le HTML (pour HyperText Markup Language), qui permet de développer des plateformes, les fameuses pages Web. « L’intérêt des plateformes HTML, expliquait Tim Berners-Lee fin 2014, c’est qu’elles sont neutres. Chacun les utilise comme il veut : n’importe qui peut créer un site Web pour y mettre en ligne des poèmes, des photos de son chat ou encore faire du commerce. Il n’y a pas deux poids deux mesures entre un particulier et une multinationale. Nous sommes tous conviés à entrer dans cette conversation démocratique et à faire circuler les informations. »