Le décryptage
Les jeunes contre le blasphème ?
Cet article est issu du numéro 143 de Philosophie magazine « De la fin de la démocratie en Amérique », en kiosque le 24 septembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les journaux ont raison de publier des caricatures de personnages religieux au nom de la liberté d’expression, pour…
38 % des Français en 2006
59 % des Français en 2020
Les Français comprennent l’indignation suscitée par la publication des caricatures
29 % en moyenne
47 % chez les moins de 25 ans
55 % chez les jeunes musulmans
Les Français font passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République
À 17 % en moyenne
À 37 % chez les moins de 25 ans
À 74 % chez les jeunes musulmans
Les Français ne condamnent pas ou sont indifférents aux attentats contre Charlie Hebdo
8 % en moyenne
21 % chez les jeunes de moins de 25 ans
26 % chez les jeunes musulmans
Les attentats perpétrés le 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo ont ancré l’idée d’un « droit au blasphème » dans la société française : les citoyens de l’Hexagone sont aujourd’hui 59 % à considérer que le journal a eu raison de publier des caricatures de Mahomet au nom de la liberté d’expression, contre 38 % en 2006, lors de la parution des caricatures danoises. C’est ce qu’indique une étude de l’Ifop, réalisée sur un panel représentatif de l’ensemble des Français et, en parallèle, sur un panel de musulmans. Ces derniers sont plus nombreux que leurs concitoyens à comprendre l’indignation suscitée à l’époque par des dessins satiriques : 73 % contre 29 % dans l’ensemble des Français. Qu’en serait-il si des chrétiens donnaient leur opinion sur des caricatures blasphématoires envers leur propre foi ? L’enquête n’en dit rien. Elle permet néanmoins de déceler une tendance : les jeunes générations sont de plus en plus sensibles en matière de religion, toutes fois confondues. 37 % des moins de 25 ans déclarent ainsi faire passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République contre 17 % pour l’ensemble des Français. 21 % de cette même catégorie ne condamnent pas explicitement les attentats contre Charlie Hebdo (8 % en moyenne). Chez les 15-17 ans, ce chiffre atteint même 33 % contre 4 % en 2016.
Comment comprendre ce glissement générationnel ? La volonté de respecter scrupuleusement les croyances de chacun se serait-elle muée en une intolérance à l’égard de toute offense ? Partisan d’une éthique minimale, supposant qu’il ne peut y avoir de crime sans victime, Ruwen Ogien propose d’établir une distinction claire entre l’offense – la liberté « de porter atteinte à des choses abstraites comme les valeurs et les symboles, de choquer autrui par ce qu’on fait de soi-même ou entre personnes consentantes » – et le véritable préjudice, qui porte « intentionnellement atteinte aux droits fondamentaux d’autrui ». Comme le souligne le philosophe, on peut reconnaître le droit d’offenser, qui ne fait de tort à personne, sans accepter celui de nuire. Voire penser cette distinction nécessaire à la vitalité démocratique.