Entretien

Roxane Hamery : “Rien ne permet de prouver que les films violents aient une mauvaise influence sur la jeunesse”

Temps de lecture : 8 min

Roxane Hamery : “Rien ne permet de prouver que les films violents aient une mauvaise influence sur la jeunesse”

© Netflix

Cet article est réservé aux abonnés.

La série Squid Game, très populaire dans les cours de récré, inquiète de nombreux parents. Les images violentes pourraient-elles avoir une mauvaise influence sur les enfants ? Roxane Hamery, maître de conférences à Rennes 2 et autrice de Ténèbres empoisonnées ? Cinéma, jeunesse et délinquance de la Libération aux années 1960 (AFRHC, 2017), se montre plutôt rassurante.

 

Diffusée sur la plateforme Netflix, la série Squid Game a connu un grand succès auprès d’un public très jeune, alors qu’elle est interdite aux moins de 16 ans. Faut-il s’en inquiéter, selon vous ?

Roxane Hamery : La question de l’impact potentiellement dangereux des films violents sur le public, et en particulier sur le public jeune, est presque aussi vieille que le cinéma. On en trouve la trace dans des revues juridiques dès les années 1910, à une époque où de plus en plus d’adolescents regardent des films en salle et où le cinéma criminel se développe : la presse se demande par exemple si le film Bandits en automobile (1912, visionnable gratuitement dans son intégralité ici), inspiré de l’histoire de la bande à Bonnot et qui fait scandale, n’incitera pas les adolescents à s’identifier aux personnages et devenir des voleurs. Au même moment, des chercheurs en psychologie sociale développent l’idée qu’il faudrait « rééduquer » les jeunes délinquants, et que la seule répression serait au fond inefficace. La violence au cinéma est donc une préoccupation ancienne, mais qui se cristallise vraiment après la seconde Guerre mondiale, comme je l’analyse dans Ténèbres empoisonnées ?. Des enquêtes sont menées au sein de centres d’observation pour mineurs pour déterminer si oui ou non, il y a une relation de cause à effets entre la consommation d’images violentes et un éventuel passage à l’acte.

“La question de l’impact potentiellement dangereux des films violents sur le public […] est presque aussi vieille que le cinéma. On en trouve la trace dès 1910” Roxane Hamery

 

Quelles conclusions ces enquêtes tirent-elles ?

Elles sont assez décevantes ! Aucune ne permet de confirmer ce que les professionnels de la justice d’alors voulaient démontrer, à savoir une influence néfaste directe du cinéma sur les mineurs. Pour être honnête, je m’attendais à ce que ces enquêtes soient partiales et moralisatrices, comme l’étaient la plupart des discours à ce sujet avant les années 1950. Mais les protocoles d’enquêtes que j’ai analysés se sont révélés sérieux. Les mineurs étaient observés à leur insu, et interrogés à travers une série de questions posées innocemment au cours de leurs activités quotidiennes, pour qu’ils ne soient pas tentés d’adapter leurs réponses. Le risque en effet, était que les mineurs profitent de ce type d’argument pour se dédouaner. Si l’on tend la perche à un jeune pour lui faire dire : « J’ai agi de façon involontaire, j’ai été aliéné par le cinéma », il s’y engouffrera ! Précisons que ces enquêtes ont été menées uniquement auprès de garçons, qu’on suppose plus violents par nature. D’autres enquêtes ont visé les adolescentes, mais à propos d’images jugées osées, afin qu’elles ne développent pas une sexualité trop débridée… Chaque genre est associé à un type de filmographie supposément « dangereux ».

Cet article est réservé aux abonnés
Sur le même sujet : “Squid Game”, Sodome et tas d’or