Langage / Écriture
Les lettres majuscules ne sont-elles plus capitales ?
Alphabet du dessinateur Hermann Esser (1845-1908). © Domaine public/Rawpixel
C’est ce que suggère un article récent paru dans le quotidien britannique The Guardian. Reflet d’une société où la peur d’offenser est devenue centrale ou émergence d’une esthétique minimaliste ? Analyse.
Jugée trop formelle, trop imposante, la majuscule est abandonnée au sein de la génération Z, de même que le point qui la précède. Les mots doivent se faire petits. Pour ne pas brusquer l’autre ? Faut-il voir plutôt, dans le refus de la capitale qui inaugure le prénom et sanctifie le nom de famille, celui de l’identité figée et du patriarcat ? Le phénomène, observé depuis quelques années, a de multiples explications, explique Laura Potomova dans son article « the case of the missing capital » (2023) : « Cette “typographie minimaliste” […] dégage une certaine familiarité brute et non retouchée. » Les capitales sont-elles donc vouées à s’éclipser ? L’histoire longue pourrait le laisser penser. À l’origine, l’alphabet latin ne possède pas de minuscules. Il faut attendre le Moyen Âge pour que ces dernières voient le jour. Sous le règne de Charlemagne notamment, les moines sont encouragés à recopier les textes sacrés. Problème : les majuscules prennent beaucoup de place, alors que le parchemin est cher. On invente donc une autre manière, plus économe, d’écrire. Comme le résume Roland Barthes dans Le Plaisir du texte (1973), « la minuscule vient de la majuscule, et non le contraire : c’est une majuscule déformée par la cursivité ». L’apparition de la minuscule, pourtant, n’a pas condamné la majuscule, au contraire : « Dès lors qu’elle a pu s’opposer à un autre type de lettre, entrer dans un paradigme, la majuscule a pris du “sens” (comme on prend de l’âge). Ce sens a été celui de l’emphase, de la majesté, de l’essence. » Le contraste, l’écart plaît aux auteurs, qui en jouent volontiers, de manière très anarchique. C’est seulement à partir du XIXe siècle que la pratique de la majuscule fait l’objet d’une codification de plus en plus précise. Elle paie peut-être, aujourd’hui, cette rigidité… Une étude de 2023 parue dans The Christian Science Monitor suggère que, désormais, l’usage de la majuscule se transforme : les capitales s’invitent désormais, sans respect pour les règles bien établies, un peu partout dans les phrases. La majuscule se libère – pour retrouver un peu de sa force expressive ?