Le goût de la madeleine et autres souvenirs majuscules
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Cet article est issu du numéro 127 de Philosophie magazine « L’étrange logique de la mémoire », en kiosque le 21 février 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Vous essayez de vous rappeler le nom d’un magasin, et c’est le visage de la vendeuse qui vous apparaît. Vous ne savez plus à quoi ressemblait votre dernier amour mais vous reconnaissez immédiatement un ami d’enfance. Ces bizarreries de la mémoire, Marcel Proust les a exposées dans son grand cycle romanesque À la recherche du temps perdu. En s’appuyant sur cinq grandes questions, nous avons demandé au philosophe Raphaël Enthoven, co-auteur du “Dictionnaire amoureux de Proust” (Prix Femina Essai 2013, Plon-Grasset), de commenter les extraits dans lesquels l’écrivain raconte les tours que nous joue le passé.
☛ Pourquoi une odeur ou une saveur ont-elles le pouvoir de faire remonter, involontairement, des souvenirs très anciens ?
L’extrait de Proust / Du côté de chez Swann
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté […]. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. »
Le commentaire de Raphaël Enthoven
On dit ordinairement que la madeleine « rappelle son enfance au Narrateur ». Or ce n’est pas exactement ce qui se passe ici. Il est d’abord heureux – avant même de savoir pourquoi. L’expérience de la madeleine est celle d’un bonheur qui précède la connaissance de sa cause. Il est bouleversé sans comprendre.
Puis, quand il comprend, il voit. Le Narrateur ne se souvient pas de Combray (le village de son enfance) à l’occasion d’un morceau de madeleine trempé dans du thé ; il voit Combray dans sa tasse de thé ! Il est à Combray. Le moi (de lui-même) qui s’y trouvait à l’époque est de nouveau son contemporain.
La mémoire n’est ni un regret ni une nostalgie ; c’est une jouissance pure dont l’enjeu n’est pas d’importer le passé dans le présent mais de donner au présent la qualité d’un souvenir, à la façon d’un déjà-vu. C’est la mémoire qui donne à un souvenir la valeur d’une présence, et c’est la mémoire qui donne à l’arbre ou au coucher de soleil que l’on regarde pour la première fois la dimension paradoxale d’un souvenir.
Il en va de la mémoire chez Proust (et des stupeurs qu’elle ménage) comme de la réminiscence chez Platon. Dans les deux cas, l’expérience du souvenir, dont la quête est si douloureuse, est un délice et une connaissance. Chaque fois que l’interlocuteur de Socrate, convaincu par ses arguments, abandonne ses propres certitudes pour entrer dans le chemin de la réflexion, il ponctue son geste d’un « tout à fait, Socrate ! Par Zeus ! je n’y avais pas pensé, mais cela me semble maintenant évident ! » où l’on sent le bonheur d’un savoir tout neuf. Le savoir acquis, quand l’âme est disponible, n’est pas un renoncement mais une conquête et le ressouvenir, enseigne Platon, d’une science que l’âme a oubliée depuis qu’elle est enfouie dans un corps. La réminiscence ainsi décrite est la traduction mythologique et pédagogique du sentiment que l’on peut avoir quand un professeur de philosophie dit quelque chose à ses élèves et que cela résonne en eux. Ils sont heureux parce qu’ils sentent qu’on parle une langue qui, par le plus grand des hasards, a croisé la leur. On savait, mais on ne savait pas qu’on savait. Et c’est au présent qu’on le découvre. Ce n’est pas qu’un savoir millénaire vient s’incarner en nous quand on est d’accord avec quelqu’un ! Il ne faut pas être dupe du lexique platonicien. C’est juste qu’un progrès dans la connaissance donne immanquablement le sentiment d’avoir su depuis toujours ce qu’on vient de découvrir. L’émotion qui saisit celui qui progresse de cette manière est en tout point comparable à l’émotion qu’éveille la madeleine. La seule différence est que Platon nous fait passer du moment de l’illumination, de l’étonnement, à l’acquisition d’une vérité, alors que chez Proust l’étonnement doit toujours être perpétué. D’ailleurs, quand il mange la madeleine, il veut la goûter de nouveau pour reproduire l’émotion. Platon guérit de l’étonnement en lui rendant raison. Proust jouit de l’étonnement et… reprend de la madeleine !