Les nouveaux régimes de l’attention
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Cet article est issu du numéro 88 de Philosophie magazine « Où avez-vous la tête ? », en kiosque le 26 mars 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De plus en plus, nous avons l’impression de nous immerger dans plusieurs activités simultanément sans réellement accomplir quoi que ce soit. La preuve avec une journée typique de l’homme dispersé.
Lundi, 7 h 15. Mon téléphone qui me sert de réveille-matin sonne. En le coupant, je m’assieds sur mon lit et ne résiste pas à consulter mes SMS et e-mails. Pas de catastrophes dans « l’autre monde », je m’adonne aux impératifs de celui-ci. À peine sorti de la douche, je réveille les enfants tout en pianotant sur l’application Autolib afin de réserver une voiture électrique sur le parking situé au bout de ma rue, mais je m’envoie une alerte d’ici à vingt-cinq minutes pour reporter cette même réservation. En déjeunant avec les enfants, je les interroge sur leur journée : alors que mon fils me dit apprécier les cours de couture et de psychomotricité qui lui ont été recommandés pour stimuler sa concentration, nous sommes interrompus par un coup de fil de mon père qui veut être le premier à souhaiter un bon anniversaire à ma fille, et, tout en lui passant le téléphone, je me souviens d’avoir rêvé que je skiais sur une piste de poudreuse, ce qui me fait penser – pourquoi ? –, que je ne dois pas oublier les affaires de piscine de mon fils. Une fois préparés, nous descendons dans la rue. J’installe mes enfants dans le véhicule, prends le volant et me faufile à travers le trafic dense du matin, tout en écoutant les commentaires joyeux de mes passagers. À l’approche de la place de la Bastille, nous nous livrons à notre rituel : c’est à celui qui verra le premier Le Génie de la Liberté qui surmonte la colonne de Juillet. Un exercice qui exige un art dissimulé de la concentration – puisqu’il faut cacher aux autres qu’on s’y prépare – dans lequel ma fille excelle. Arrivé à l’école, je troque la voiture pour un vélo. En pédalant vers le bureau, je retrouve un peu mes esprits en écoutant un concerto de Ravel, dont je tente de graver les références dans ma mémoire.