Toujours plus, mais pourquoi ?
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Cet article est issu du numéro 119 de Philosophie magazine « Le culte de la perfection. Jusqu’où s’améliorer ? », en kiosque le 26 avril 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si le perfectionnisme était le nouveau mal du siècle ? Des tentatives pour créer une famille parfaite à l’explosion du burn-out, en passant par la vogue de la musculation et des drogues favorisant la concentration, enquête sur ses multiples symptômes.
Dans l’existence d’Hélène Bonhomme, tout était pour le mieux. Elle avait objectivement réussi, en commençant par ses études. Après quoi elle s’était entourée d’un cercle d’amis étendu, d’un conjoint, avait fondé son entreprise… il ne lui restait plus qu’à devenir mère pour être parfaitement accomplie. Du moins, le croyait-elle. Car peu après avoir accouché de jumeaux, en 2012, son idéal s’est effondré. « Je m’étais fait une to-do list avec des cases à cocher. L’une d’elles était de devenir une “bonne maman”. Je me sentais extérieurement épanouie, mais pourtant pas satisfaite. J’ai découvert durant mon congé parental que je souffrais depuis des années de burn-out, qui était la manifestation extérieure d’un épuisement lié à une course à la perfection. » Elle l’impute à une série d’injonctions contradictoires : être disponible pour son travail mais présente pour sa famille, dire ce que l’on pense mais sans blesser, avoir un beau corps mais sans être trop sexy. Il faut être parfait partout : rendre le meilleur dossier, être à la sortie de l’école à l’heure, souriant même après une nuit désastreuse, faire à manger pour les enfants, mais bio, sans gluten, fait maison… « Le perfectionnisme nous fait croire que nous allons être acceptés, approuvés sinon aimés tant que nous serons “parfaits”. Pourtant, en donnant mon maximum, je n’atteindrai jamais que, admettons, 95 % de mes capacités. Le perfectionniste panique à l’idée des 5 % qu’il risque de ne pas réussir. Il adopte une logique du tout ou rien et préfère finalement la procrastination : ne pas écrire ce texte, ne pas appeler cette personne, ne pas postuler à ce poste… plutôt que s’exposer à la souffrance liée à la honte et au jugement. » Hélène Bonhomme en est sortie. Aujourd’hui, elle préfère l’impair et ne craint pas d’exposer ses faiblesses. Elle a d’ailleurs conçu une plateforme d’échange dédiée aux mères, nommée avec autodérision Les Fabuleuses, et écrit C’est décidé, je suis fabuleuse (Première Partie, 2016). « Le perfectionnisme nous dit : je vais faire de toi la plus belle, mais il ne dit jamais : maintenant, tu es la plus belle. »
Maximum ou optimum ?
On évoque en général le burn-out dans le milieu du travail. En France, il toucherait 30 000 personnes selon l’Institut de veille sanitaire et en menacerait 3 millions selon le cabinet spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux Technologia. Cette « consumation de l’intérieur », qui décrit d’abord les toxicomanes « cramés » par l’abus de drogues dures dans les années 1970, a été étendue au personnel soignant épuisé par un excès d’investissement dans leur travail. Car le burn-out touche d’abord les idéalistes. Selon Pascal Chabot, auteur d’Exister, Résister (PUF, 2017), il est « la maladie du trop ». Le burn-out est aussi « une maladie de l’adaptation », pire : de l’adaptation pour l’adaptation, sans autre finalité. « La recherche de perfection n’est pas un élément repérable dans tous les épuisements professionnels. Cela étant, beaucoup ont un idéal du “moi au travail”. Le plus significatif est que ce sont des normes techniques ou technologiques qui s’imposent à ces comportements humains. Dans la construction technique, la perfection est la norme. Un pont, par exemple, lorsqu’il est livré, ne peut pas faire état de défauts. On assiste au transfert de cette normativité technique vers une exigence pour les humains, sommés d’atteindre ce standard. »