Entretien

Patrick Artus : “L’inflation résulte d’un conflit pour la répartition des revenus”

Temps de lecture : 7 min

Une station-service à Paris, le 2 octobre 2021, alors que le prix du pétrole augmente dans toute l’Europe

Une station-service à Paris, le 2 octobre 2021, alors que le prix du pétrole augmente dans toute l’Europe. © Thomas Coex/AFP

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L’année 2022 sera-t-elle inflationniste ? C’est du moins ce qu’indiquent les chiffres du mois de janvier, avec 2,9% de hausse sur un an en France, et 7 % sur la même période aux États-Unis. Nous avons posé la question à Patrick Artus, ancien directeur de la recherche et des études de la banque Natixis, professeur d’économie à la PSE (Paris School of Economics) et reconnu comme l’un des plus grands spécialistes français des questions de politique monétaire. Quels sont les déterminants de l’inflation ? Faut-il nécessairement la craindre ? Entretien et leçon d’économie.

 

Qu’est-ce que l’inflation ?

Patrick Artus : L’inflation est un phénomène d’augmentation des prix des biens et services produits dans un pays. Cela arrive lorsque les entreprises estiment que leurs marges bénéficiaires sont trop basses : elles réagissent donc en augmentant leurs prix de vente. L’inflation résulte donc toujours d’une tentative par les entreprises de redressement de leur profitabilité. Cela entraîne un phénomène d’enchaînement prix-salaire : les salaires, s’ils sont bien indexés sur les prix, augmentent pour compenser la hausse des prix, mais les hausses de salaire affaiblissent encore plus les marges des entreprises, qui répondent par une hausse des prix de ventes. Et ainsi de suite.

“L’inflation arrive lorsque les entreprises augmentent leur prix de vente, car elles estiment que leurs marges sont trop basses” Patrick Artus

 

Il semblerait donc qu’en théorie, il y ait une relation immédiate de cause à effet : quand les prix augmentent, les salaires augmentent d’autant. Est-ce si certain ?

Non. Cette indexation des salaires sur les prix existe encore, mais beaucoup moins que dans les années 1970 ou 1980. Ce décalage a un intérêt : il permet de stopper la dynamique d’inflation Quand le prix du pétrole augmente, si les salaires sont parfaitement indexés sur les prix, les salaires augmenteront d’autant, mais cela fera baisser les marges des entreprises, qui vont réagir en faisant monter leur prix… et la spirale continue. Donc si vous prenez une vue macroéconomique, on pourrait dire que c’est une assez bonne nouvelle que les salaires soient mal indexés sur les prix, parce que ça évite que l’on déclenche un effet de chaîne entre les prix et les salaires. Mais dans le même temps, cela crée un important problème de redistribution : il y aura une perte de revenus pour les salariés, et comme souvent, ces chocs de prix proviennent de l’énergie, c’est d’autant plus grave qu’un ménage avec un revenu faible consacre une part importante de son argent à payer l’énergie. En résumé, on évite l’explosion de l’inflation, mais au prix d’un problème d’inégalité encore aggravé. Le travail de l’État, ce n’est donc pas tellement de lutter contre l’inflation, mais de regarder les effets redistributifs du choc. D’où le mécanisme de l’« indemnité inflation » ou du chèque énergie de 100 euros, distribué par le gouvernement français en décembre 2020. Mais il faut distinguer deux types d’inflation. La première est endogène (c’est-à-dire qu’elle est d’origine interne à l’économie d’un pays), résulte des comportements des agents économiques du pays. La seconde est exogène, elle provient d’un facteur extérieur, comme la hausse des prix du pétrole ou du gaz. Ce n’est donc pas vraiment une inflation structurelle ; cela fait apparemment monter l’ensemble des prix mais en réalité, il s’agit simplement de l’ajustement d’un prix relatif. D’ailleurs, les politiques économiques ne peuvent pas l’influencer. Pour contrecarrer l’inflation, la banque centrale d’un pays peut par exemple décider de mener une politique monétaire plus restrictive (en créant moins de monnaie ou en montant les taux d’intérêt) – mais si elle le fait en réponse à la hausse des prix du pétrole, cela n’aura absolument aucun effet.

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