Réchauffement climatique

“Les régions polaires sont les sentinelles du climat”

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“Les régions polaires sont les sentinelles du climat”

© Bob Brewer/unsplash

Vendredi 28 et samedi 29 mars se tient, à la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris, le colloque « Climat : comment parler des pôles ? », organisé par Rémy Marion, président de l’association Pôles Actions. Il proposera des rencontres entre scientifiques, éducateurs et artistes, à l’occasion de l’année internationale de la préservation des glaciers. Nous l’avons rencontré en amont de cet événement.


Cet entretien avec Rémy Marion a eu lieu vendredi 14 mars, alors qu’il naviguait près l’île des États, à la pointe extrême de l’Amérique du Sud. Ce spécialiste des pôles sera présent à Paris lors des deux jours du colloque à la Cité des sciences et de l’industrie, les 28 et 29 mars. Un événement en partenariat avec Philosophie magazine. Tout savoir sur ce rendez-vous par ici.


Vous êtes un passionné des pôles et un médiateur entre les scientifiques et le grand public sur la question du réchauffement climatique. Dans quel état sont l’Arctique et l’Antarctique, actuellement ?

Rémy Marion : Les deux régions polaires, celles qui sont situées au-delà du 60e ou 65e parallèle, n’ont pas du tout la même géographie, et donc pas les mêmes dynamiques. Vers le pôle Nord, vous avez un océan avec des petits archipels, et surtout de la banquise qui fond et se reconstitue chaque année, avec une intensité différente. Au pôle Sud, il y a un continent qui a près de 4 500 mètres d’altitude avec une masse de glace considérable, épaisse de près de 3 kilomètres par secteurs. L’Arctique réagit plus vite au réchauffement climatique que l’Antarctique, tout simplement parce que c’est de l’eau. Et comme l’océan se réchauffe, la banquise est plus fragile. Elle se forme plus tardivement et se disloque plus précocement. Il y a dans les régions polaires un phénomène que l’on appelle l’« albédo » : les surfaces blanches reflètent l’énergie solaire, alors que les surfaces sombres l’absorbent. Donc si on a moins de surface de banquise et qu’on la remplace par de l’océan, on reflète moins d’énergie solaire, on en absorbe plus, et l’effet bouclier de ce grand manteau blanc s’estompe. Plus il fait chaud, plus il fait chaud. Cet emballement est spécifique à l’Arctique. 

 

Et en Antarctique ?

C’est un peu différent. L’Antarctique est un continent recouvert de glace, avec une grande chaîne de montagne. C’est une espèce de machine à faire du froid. Le phénomène de réchauffement va moins vite... sauf qu’il va quand même deux fois plus vite que les estimations scientifiques. En tant que témoin privilégié de l’évolution de cette zone, je constate des effets dominos qui peuvent parfois surprendre. Par endroits, sur le pourtour du continent antarctique, la banquise se reconstitue, car les glaciers situés sur la chaîne de montagne fondent et créent de l’eau douce, qui gèle plus vite que l’eau de mer. On pourrait croire que cela signifie que la situation s’améliore. Or c’est l’inverse !Cela fait trente-cinq ans que je navigue en péninsule antarctique, je vois beaucoup plus de roche et de végétation qu’avant. Les îles Shetland du Sud sont plus vertes qu’avant. Dans tous les cas, les causes de ce rétrécissement de la banquise et de la fonte des glaciers sont les mêmes au nord et au sud : c’est l’augmentation de la température sur la planète, due à notre surconsommation énergétique.

 

Quel impact observe-t-on sur la faune ?

Les régions polaires sont des sentinelles du climat car elles réagissent plus vite que le reste de la planète au changement climatique, et c’est encore plus vrai pour la faune. L’océan Arctique est extrêmement profond, donc vous trouvez davantage d’espèces animales à la périphérie de l’Arctique, au Groenland, en Sibérie ou au Canada. Les ours polaires, auxquels je me suis beaucoup intéressé, ne vivent pas au pôle Nord, ils vivent autour. L’essentiel de la faune, les oiseaux marins en particulier, sont très touchés par le réchauffement climatique, tant au nord qu’au sud, parce qu’ils vivent sur les côtes tout en se nourrissant dans l’océan. Or les espèces-proies maritimes s’écartent de ces zones de nidification, car les courants se réchauffent, ce qui les contraint à migrer. Le gros problème, c’est l’éloignement des zones de reproduction par rapport aux zones d’alimentation. Les oiseaux se sont installés par millions dans certaines zones et ont dû en déserter d’autres pour cette raison. La population de mergules nains, par exemple, des petits oiseaux noirs et blancs, a diminué de 80 % par endroits dans le Grand Nord. En Antarctique, le manchot Adélie décline également à cause de ce phénomène.

 

“Aujourd’hui, les gens qui mobilisent l’image de l’ours polaire, ce sont les climatosceptiques !”

Vous venez de publier le livre L’Ours polaire, vagabond des glaces (Actes Sud, 2024). Vous affirmez que cet animal est devenu « un argument marketing pour des zoos et des dirigeants politiques incultes ». Qu’entendez-vous par là ?

Le symbole de l’ours polaire, très utilisé dans les campagnes de communication autour des années 2000, a été usé et abusé. C’est un animal emblématique, très beau, très élégant, magique... Mais son sort n’a pas fait bouger les prises de décision au niveau international. C’était une sorte d’avatar pour parler du réchauffement climatique, sauf que c’était surtout un avatar pour masquer les réalités à la fois là-bas et chez nous. Là-bas, car l’ours polaire a occulté le sort d’autres espèces, peut-être moins « glamour », qui étaient davantage en danger. Chez nous, parce qu’on a en quelque sorte « externalisé » nos préoccupations en réduisant la lutte contre le réchauffement climatique à la préservation d’une espèce animale lointaine. Aujourd’hui, les gens qui mobilisent l’image de l’ours polaire, ce sont les climatosceptiques ! En 2007, Al Gore a annoncé que l’ours polaire était en extinction. Sauf que, dix ans plus tard, les comptages des scientifiques montraient qu’il y avait plus d’ours polaires qu’en 2007 (environ 27 000, dont deux tiers au nord du Canada). Forcément, des gens ont dit : « Eh bien, vous voyez, le climat va bien. » Non, car, , d’une part, les ours sont mieux comptés et; d’autre part, ils ont appris à s’adapter au réchauffement, à fuir les zones les plus hostiles. Cela ne veut pas dire que la planète ne se réchauffe pas. 

 

On pourrait dire que le manchot empereur a eu le même effet en Antarctique ?

Le manchot empereur, avec notamment le film La Marche de l’empereur, a peut-être  un peu trop focalisé l’attention au sud. On parle du manchot empereur, mais il y a dix-huit espèces de manchots ! Dont beaucoup sont menacées, comme le manchot antipode (ou « Hoiho »), qui vit en Nouvelle-Zélande, ou le gorfou sauteur, celui qui a les petites aigrettes jaunes, et qui a vu sa population diminuer de trois quarts aux îles Falkland. Il ne faut pas que l’arbre cache la forêt. Et puis, sur la faune, il y a d’autres sources de menaces que le réchauffement climatique : des espèces animales continuent d’être chassées par l’être humain en Arctique, comme le krill, intensément pompé par des bateaux norvégiens. Cependant, il faut aussi souligner un phénomène de résilience : en naviguant en Antarctique, vous croisez des dizaines de baleines par jour, ce qui était impensable quand j’ai commencé à m’y rendre. C’est la preuve que la mobilisation des associations et que les mesures politiques fortes peuvent avoir un impact réel. 

 

Est-ce qu’il y a déjà une forme de pollution dans ces régions ?

Elles sont exploitées mais encore peu polluées. Il y a un peu de tourisme en Arctique, de manière limitée, plus règlementée que dans ma jeunesse. Ce n’est pas le tourisme en Antarctique qui fait fondre la banquise. Le vrai problème, c’est notre consommation excessive d’énergie dans les zones tempérées, qui affecte ces régions polaires, méconnues de nous et quasiment invisibles à nos yeux. Sachant qu’une molécule de CO2 a une durée de vie de cent ans, il faudrait que l’on arrête maintenant de diffuser abondamment ces émissions de gaz à effet de serre pour qu’on commence à avoir des effets favorables dans près d’un siècle.

 

“L’Arctique ne devient pas un territoire de convoitise et d’affrontement, il l’a toujours été”

D’un point de vue géopolitique, on voit qu’il y a beaucoup de choses qui sont en train de basculer, notamment en Arctique... 

Effectivement, que ce soit avec l’offre de Trump qui veut racheter le Groenland, ou avec la Russie, qui veut devenir hégémonique au pôle Nord. Mais l’Arctique ne devient pas un territoire de convoitise et d’affrontement, il l’a toujours été. Il y a eu la chasse à la baleine et le commerce de fourrure de castor depuis le XVIe siècle dans le Grand Nord. Et à partir du XVIIIe siècle en Antarctique, la chasse à la baleine et aux otaries. Des conflits presque armés ont eu lieu entre les Danois, les Norvégiens et les Britanniques, à l’époque. Du point de vue économique, il y avait de l’argent facile à se faire. La nouveauté avec l’Arctique, c’est que Poutine a particulièrement envie de contrôler cette zone-là, puisqu’il n’a pas d’accès à la mer ou très peu ailleurs. La moitié du littoral arctique appartient déjà à la Russie. Donc il est certain que le passage du nord-est entre le détroit de Béring et le nord de la Norvège est un enjeu important, entre autres pour le commerce avec la Chine. La région risque devenir de plus en plus instable. Les choses ne sont toutefois pas linéaires : en fonction du réchauffement, les voies de navigation changent chaque année, ce qui rend l’appréhension de la situation très complexe. Le problème, c’est aussi que les autres pays ont délaissé l’Arctique. Le Canada ou les États-Unis, n’ont pas de bateau pour aller patrouiller dans le Grand Nord. Alors que la Russie a une flotte à propulsion nucléaire en Arctique (comme le bateau Yamal), avec des équipages ultra-formés. Le Canada, lui, doit disposer d’un brise-glace vieux de quarante ans...

 

C’est une zone riche en hydrocarbures, aussi…

Oui, mais elle est particulièrement difficile et dangereuse à exploiter. Pas seulement d’un point de vue technique : le risque réputationnel, en cas d’accident d’exploitation, est immense. Un seul ours polaire filmé en train de se baigner dans une marée noire, et le cours de l’action de votre compagnie pétrolière s’effondre de 50 % dans la journée. D’où l’importance de réduire drastiquement, dans les zones tempérées, notre consommation d’énergie. Moins la demande en hydrocarbures sera forte, plus les prix baisseront et moins il sera rentable d’aller forer en Arctique.