Les vices cachés d’une vertu nouvelle

Temps de lecture : 8 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 59 de Philosophie magazine « 59 - mai 2012 », en kiosque le 26 avril 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Jadis viriles, aujourd’hui tournées vers le partage et la communication, nos valeurs dominantes ont connu un retournement complet. Oui, mais s’il s’agissait d’un simple rhabillage d’un système toujours aussi inégalitaire ?

Je commencerais cet article par un souvenir qui remonte à l’année dernière. J’étais dans un vestiaire au Canada en train de lacer les chaussures de football de ma fille de 7 ans et j’écoutais les exhortations de son entraîneur, une femme. Elle énumérait d’une voix suave une série d’objectifs. Avant tout se faire plaisir. Ensuite, penser à tous les joueurs de l’équipe, mixte, d’où le choix de faire entrer régulièrement sur le terrain les remplaçants. Quant à l’équipe adverse, elle l’évoquait comme « nos amis ». Il ne fut jamais question de gagner. Enfin, avant de pénétrer sur le terrain, les joueurs formèrent un cercle (les parents furent invités à le rejoindre) et on cria : « To-ge-ther ! » (« tous ensemble »). Me revinrent alors les harangues sportives de mon enfance. Pour « se faire respecter » sur la pelouse, il fallait faucher l’adversaire dès le premier contact ; naturellement il s’agissait avant tout de gagner (pourquoi jouer sinon ?), on ne faisait donc intervenir les remplaçants qu’en cas de nécessité absolue (les meilleurs doivent jouer). Et il n’était absolument pas indifférent que ce soit tel ou tel qui ait marqué un but, car, devant la cage du gardien, chacun d’entre nous réclamait le ballon pour lui « mettre une branlée ». On parlait comme ça à l’époque, et nul ne s’en offensait. De toute évidence, la tonalité du discours tenu dans les vestiaires aux footballeurs en herbe a connu une évolution fondamentale. Et elle n’est pas la seule. Si l’on considère l’ensemble du phénomène, le diagnostic est imparable. Dans les sociétés occidentales, le vocabulaire dominant, qui nous décrit, nous motive et nous représente au niveau individuel et collectif, a connu, en trente ans, un renversement total.

 

Champ de bataille lexical

L’affirmation selon laquelle notre lexique moral serait tout sauf neutre par rapport au sexe constitue l’une des professions de foi les plus importantes du féminisme moderne. Pour ses tenants, nous aurions vécu, pendant des millénaires, au sein d’une culture où la parole publique appartenait à l’homme et où dominait le vocabulaire de la valeur qui est le sien. D’Aristote à Kant et Nietzsche, en passant par Augustin, on a estimé que, dans le domaine du jugement moral et de la gouvernance, les femmes étaient incompétentes, bornées, inachevées dans leur développement puisqu’elles obéissaient principalement à leurs sentiments. Écoutons Hegel : « Si les femmes sont à la tête du gouvernement, l’État est en danger, car elles n’agissent pas selon les exigences de l’universalité, mais au gré des inclinations et des opinions contingentes. »

Cet article est réservé aux abonnés