Édito

L’espace du passé

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127-Edito-Berberian

© Charles Berberian

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Cet article est issu du numéro 127 de Philosophie magazine « L’étrange logique de la mémoire », en kiosque le 21 février 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Me voilà assis au fond d’un café en train d’essayer de faire remonter mon souvenir le plus lointain : l’image en est floue, brouillée, légèrement jaunie comme les photographies anciennes ; il s’agit du salon d’une loge de concierge où j’étais gardé, avec d’autres enfants. Il y avait un radiateur en fonte, des murs grisâtres écaillés, du lino sur le sol et un tapis à poils angoras sur lequel nous jouions, ainsi qu’un poste de télévision – qui me paraissait énorme, dans son caisson imitation palissandre posé sur une table basse à côté d’une plante verte de type avocatier – toujours allumé. Je ne me souviens pas du visage de la gardienne, mais de la télévision, oui ; elle était peut-être notre principale nounou. Nous autres les enfants, je nous vois à quatre pattes ou assis à nous disputer une girafe Sophie, des voitures Majorette, un ballon mou, un xylophone Fisher-Price ; nous formions une sorte de masse compacte de bras et de jambes un peu morveuse, un peu brutale, une marmaille. J’avais deux ans et demi. Une fille un peu plus âgée – elle devait avoir cinq ans –, aux cheveux très bouclés, nous dominait physiquement et nous collait des claques. Je détestais cet endroit, et d’ailleurs, quand j’en ai reparlé bien plus tard à ma mère, elle m’a dit que cela se voyait, que j’étais triste et passif dans cette loge et qu’elle ne m’y a pas laissé longtemps, cela n’a duré que quelques mois avant de trouver un autre mode de garde. C’était en 1978. Il y a quarante ans.

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