Lettre d'amour
Lettre d'amour : “Je t’attendais depuis toujours, avant même de te rencontrer”
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Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine « L’amour au XXIe siècle », en kiosque le 20 juin 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quel amoureux n’a pas éprouvé, un peu, ce sentiment au contact de l’être aimé ? C’est cette idée folle, paradoxale, qu’exprime un auteur anonyme dans une lettre-poème publiée en 1904 dans le numéro 18 de la revue La Plume, fondée par Léon Maillard et Léon Deschamps. Qui sont ces amants se cherchant à travers les âges ? Peut-être est il heureux qu’on l’ignore : leur quête prend ainsi une dimension universelle.
« Ne sais-tu pas que je t’ai toujours aimée ? Mon amour est allé vers toi sans se discuter et longtemps sans se connaître, par cela seul qu’il devait exister. Je t’aimais avant de t’avoir vue ; je t’aimais avant que l’un et l’autre eussions revêtu nos formes présentes ; je t’aimais dans le lointain des âges. Déjà les éléments de nos âmes se cherchaient quand nos ancêtres à peine humains se poursuivaient dans les herbes de la forêt primitive ou s’accouplaient aux longues nuits sur le sol des cavernes. Unis et pénétrés dans une étreinte profonde ils préparaient, de leur choix, notre venue. Longtemps, dans l’inégal balancement des harmonies humaines, ils ont tendu à ce que nous fussions tels que nous sommes enfin et mon âme est l’écho de leur recherche comme ton corps est la forme de leurs espoirs toujours déçus. Je sens encore gronder en moi, en ta présence, l’ardeur de leurs désirs sauvages et c’est l’effet accumulé de leur race qui m’a porté jusqu’à toi ! Mon âme, la somme et le produit de mille petites âmes qui me composent, porte en elle la lourde charge de tout ce lourd passé d’amour ; elle obéit sans conteste à sa volonté impérieuse : par lui j’aime ton corps dans son essence et dans sa forme. Ainsi, je t’ai aimée dans la succession des amours. Je t’ai désirée de toute éternité pour que vînt cette nuit où je renouvellerai et continuerai en toi le long effort des millénaires. Ne le savais-tu pas ? Toi-même, n’as-tu pas répondu à l’appel intérieur venu de ces mystérieuses contrées du temps révolu quand un soir, dans du clair de lune, tes lèvres entrouvertes m’ont rendu mon baiser ? N’était-ce pas l’obscure sensation des pensées et des formes complémentaires qui te donnait à la douceur des caresses et n’était-ce pas l’espoir de l’idéal humain peut-être rencontré qui te berçait et te livrait si molle à la prière d’amour ? [...] Écoute-moi ! Comme je t’aime par ce qui fut, je t’aime par ce qui sera. »