La lettre du lundi

L’“hypothèse Hamlet” : Donald Trump a-t-il un plan caché ?

Temps de lecture : 4 min

L’“hypothèse Hamlet” : Donald Trump a-t-il un plan caché ?

Donald Trump le 11 janvier 2026, à Washington. © Jose Luis Magana/AP/Sipa

« Que fait Donald Trump lorsqu’il lit tout haut une note confiée discrètement par Marco Rubio, quand il interrompt la même réunion pour aller à la fenêtre admirer sa salle de bal en construction ou quand il mime longuement des haltérophiles en poussant des petits cris et en tirant la langue ? Soit il s’est enivré par son récent succès au Venezuela. Soit il est en train de perdre la tête. Soit il joue au fou. C’est l’“hypothèse Hamlet”. 

Ce n’est pas seulement parce qu’il obéit, plus que jamais, à ses moindres caprices, qu’il laisse libre cours à ses fantaisies et à ses instincts que le président américain, défraie la chronique. Alors qu’on se demande si Donald Trump n’est pas en train de mettre en pratique, à la veille du premier anniversaire de son entrée en fonction, son programme impérialiste, il joue une partition dodécaphonique. Après avoir appuyé sur la touche Venezuela, il la lâche car il n’a peut-être simplement pas pensé à la suite. Il actionne alors celle de la Colombie, puis l’abandonne. Tout en tapant comme un sourd sur la touche Groenland, il passe soudain à Cuba et à l’Iran. Le monde entier s’efforce de suivre cette musique effrayante, parce que rien ne l’empêchera de faire oublier ses insuccès avec le coup suivant. 

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Mais peut-être joue-t-il au fou, comme Hamlet. Dans la pièce de Shakespeare, le prince apprend que son père, le roi du Danemark, a été assassiné par son oncle, qui a eu le bon goût d’épouser la femme du monarque. Comme ses seules informations lui viennent du spectre de son père, il “juge bon d’endosser le manteau de la folie”. C’est ainsi qu’il feint le délire en se présentant “le pourpoint tout délacé, sans chapeau, les bas sans attaches” à Ophélie, la jeune fille qu’il aime, ou confond Polonius – le chambellan et père d’Ophélie – avec un maquereau ou un rat. “De la folie, mais qui ne manque pas de méthode”, se disent certains. Car c’est sous le couvert de la déraison que Hamlet mène son enquête pour confondre l’assassin de son père et le venger. Il teste son entourage en jouant sur l’ambiguïté de ses propos et en proférant des énormités, observe ceux qu’il soupçonne, passe par la fiction théâtrale pour démasquer le coupable. Hamlet n’est “fou que par vent du nord-nord-ouest”, quand ça l’arrange.

Un stratège qui avance (bien) masqué

Donald Trump ne serait-il pas notre nouvel Hamlet ? Face à la Chine, il fait la poule mouillée – selon la méchante formule qu’on lui a appliquée : Trump Always Chickens Out (Taco) – et recule. Quand il lance une opération à Caracas, il fait mine de n’avoir pas réfléchi à la suite de son action. Il est tonitruant face aux petits mais se montre pusillanime avec Poutine. Il menace l’Iran avant de proposer des négociations. Au fond, peuvent penser les autres empires, il accélère la décadence des États-Unis plus qu’il ne la combat. Il précipite son pays dans la guerre civile au lieu de l’unir et de le sauver. Mais, comme Hamlet, il a peut-être un plan caché. Il sait que la puissance montante est la Chine et que si son pays veut garder la première place, il doit absolument l’affaiblir. Alors il cache son jeu et gesticule, faisant mine de ne pas gêner la montée en puissance de l’Empire du milieu. Que fait-il, en réalité ? Il élimine un par un les alliés de la Russie, meilleur soutien de Pékin. Après le Hamas et le Hezbollah, après Bachar el-Assad, il fait chuter l’ami de Moscou et de Pékin en Amérique latine. Il risque de poursuivre avec Cuba. Récemment, il a même réussi à amadouer le dictateur bélarusse Loukachenko. Si l’Iran des mollahs tombe, c’est encore un très proche allié de Moscou qui disparaîtra. Il faudrait que Trump s’occupe ensuite à nouveau de la Corée du Nord pour achever son travail de sape : “Bien dit, vieille taupe !” (Hamlet) Son but, qu’il dissimule sous le masque d’un gros poussin mégalomane armé d’une mitraillette, serait de préparer au mieux le seul affrontement qui compte vraiment pour Washington, celui qui l’oppose à Pékin. 

Des adversaires confortés

Mais, au fond, l’“hypothèse Hamlet” a du mal à résister à une analyse plus poussée. Certes, Trump s’attaque aux alliés de la Chine et de la Russie. Mais dans le même temps, il les conforte. Il utilise les mêmes méthodes qu’eux avec son “opération militaire spéciale” au Venezuela. Il emploie la même rhétorique, en plus grossier, pour affirmer que tout le continent américain est son pré carré. Il conforte les opinions chinoises ou russes dans l’idée que les États-Unis sont tombés dans une décadence bouffonne. Les adultes dans la pièce mondiale sont désormais Xi et Poutine. D’ailleurs, même s’il dézingue ses alliés, Trump demeure faible avec le dirigeant russe et a adopté sa lecture de la guerre d’agression en Ukraine. Enfin, en attaquant de plus en plus vigoureusement les démocraties européennes et l’État de droit, il se place du côté de la Chine et de la Russie. Comme elles, il rêve d’une victoire des partis populistes en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni, persuadé qu’ils seraient les clients les plus accommodants de leur politique de puissance. 

Hamlet, en jouant au fou, semble parfois sombrer dans la déraison. Si Trump a vraiment décidé d’adopter cette tactique, il risque de subir les mêmes déconvenues. Car à la fin de la tragédie de Shakespeare, tout le monde est perdant. Quand on entre dans le délire, il est difficile d’en sortir. »