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L’intelligence artificielle rêve-t-elle de poésie ?

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L’intelligence artificielle rêve-t-elle de poésie ?

Capture d'écran d'un des exemples d’écriture automatique réalisée par l'intelligence artificielle à l’œuvre sur la page « Bots of New York ». © Bots of New York

« Tes rêves sont morts. La récolte est futile. L’enfer approche. » Prose bizarre et répétitive, cadence chaotique : bienvenue sur la page Facebook « Bots of New York », qui s’adresse tous les jours à ses 100 000 abonnés. Elle a été conçue comme une parodie d’« Humans of New York », photoblog au succès mondial et au principe simplissime : postez le portrait d’une personne assorti de son court témoignage afin d’inspirer ainsi au lecteur l’effet d’une rencontre. 

Sauf que sur « Bots of New York », on ne rencontre pas un humain mais une intelligence artificielle… qui joue à l’humain. Cette IA analyse et digère toutes les archives de « Humans of New York » pour accoucher de nouveaux portraits et leur créer un discours singulier. Chemin faisant, l’IA explore quantité d’associations de mots incongrus et de détours curieux, offrant parfois des images saisissantes : « Nous avons colonisé la Lune et mangé toute sa crème glacée. » 

Un procédé d’expérimentation littéraire qui rappelle l’écriture automatique, inventée par les poètes surréalistes au début du XXe siècle. Une technique remise au goût du jour par l’IA et qui nous permettrait d’accéder « à la réalité supérieure du rêve ».

L’écriture automatique, mode d’emploi

Dans le Manifeste du surréalisme (1924), André Breton pose les principes d’une toute nouvelle littérature expérimentale : l’écriture automatique. En voici le mode d’emploi : établissez vous « en un lieu aussi favorable que possible à la concentration de votre esprit sur lui-même. Placez-vous dans l’état le plus passif, ou réceptif, que vous pourrez. […] Écrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire. » 

Il faut écrire au fil de la plume, laisser filer les mots de l’esprit au papier en se retenant d’y appliquer le filtre de la conscience. Et voilà ce que Breton en fait : « La verdure c'est encore de la pluie, ô gazons, gazons. Le souterrain à l'entrée duquel se tient une pierre tombale gravée de mon nom est le souterrain où il pleut le mieux » (Poisson soluble, 1924). « Bots of New York » redonne à son tour vie à ce projet, dans une écriture littéralement automatique cette fois : « Je reviens de la tombe de Basquiat. J’y ai passé plusieurs heures. J’ai examiné attentivement son sarcophage, puis je me suis doucement penché pour lui murmurer à l’oreille : “il n’y a pas de refuge dans la solitude.” »

Se libérer des contraintes

Mais à quoi donc peut bien servir un tel exercice ? Sur le plan formel, il permet de libérer les mots de leur agencement logique. L’un des personnages de « Bots of New York » suggère, par exemple, une recette de cuisine étrange : « Émiettez les croissants sur du papier cuisson couleur parchemin. Prenez vos médicaments. Consommez. » 

Breton décrit l’écriture automatique comme une « dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». Affranchie du contrôle de la raison, l’écriture devient alors selon Breton un « jeu désintéressé », non plus l’instrument d’une communication fonctionnelle mais comme une fin en soi.

L’accès à l’inconscient

L’intérêt de l’opération n’est pas d’écrire absurdement par goût de l’absurde : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui. » Réalité supérieure ? Il y aurait donc un trésor enfoui et a priori inaccessible à la conscience ? André Breton en est convaincu et le nomme « minerai brut », voire « or de la pensée ». 

Le but de cette « écriture sans sujet » est justement d’accéder à ce gisement, de faire surgir ce qui se cache sous le sujet, dans les profondeurs de l’inconscient. Une « descente vertigineuse » au pays des rêves, une « promenade perpétuelle en zone interdite ». Et en faisant se rencontrer l’inspiration du rêve et la réalité des mots, Breton aspire à « une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire ».

Retour à la surréalité des « Bots of New York », car un problème demeure : l’IA n’a à proprement parler pas d’inconscient. Alors, à qui appartiennent les rêves que « Bots of New York » convoque ? Et si c’était ceux des milliers de personnes dont l’IA digère constamment les témoignages ? L’IA agrégeant nos pensées deviendrait alors… un super-inconscient collectif.