Hors-série "Orwell"
À Londres et Paris, la misère vue par Orwell
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Cet article est issu du Hors-série n°n° 48 de Philosophie magazine « George Orwell, ça nous regarde », en kiosque le 25 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Extrait. Des bas-fonds de Londres aux quartiers miséreux de Paris, Orwell a fait lui-même la douloureuse épreuve de la misère. Avec un regard acéré, il dit l’ennui, le mensonge, et montre la faim obsédante qui anéantit toute projection vers l’avenir. Loin de toute idéalisation et de tout lyrisme, Orwell révèle la vérité nue, inaugurant ici sa méthode d’exploration.
« Curieuse sensation qu’un premier contact avec la pauvreté. […] Vous vous imaginiez que ce serait très simple : c’est en fait extraordinairement compliqué. Vous vous imaginiez que ce serait terrible : ce n’est que sordide et fastidieux. C’est la petitesse inhérente à la pauvreté que vous commencez par découvrir. Les expédients auxquels elle vous réduit, les mesquineries alambiquées, les économies de bout de chandelle. C’est tout d’abord l’atmosphère de secret cachottier. Vous vous trouvez brutalement contraint de vivre avec six francs par jour. Mais vous ne voudriez pour rien au monde que cela se sache : il faut donner à votre entourage l’impression que rien n’a changé dans votre vie. […] Parfois, pour ne pas perdre totalement la face, vous sacrifiez soixante centimes à une consommation dans un bar – soixante centimes de nourriture en moins. […] Vous mentez à longueur de journée et ces mensonges vous coûtent cher. […] Vous découvrez ce que c’est que d’avoir faim. […] Vous découvrez l’ennui, compagnon obligé de la pauvreté – ces moments où, n’ayant rien à faire, vous vous sentez incapable de vous intéresser à autre chose qu’à votre estomac qui crie famine. […] Vous vous apercevez qu’un homme qui a passé ne serait-ce qu’une semaine au régime du pain et de la margarine n’est plus un homme mais uniquement un ventre, avec autour quelques organes annexes. […] Lorsque vous vous trouvez au seuil de la misère, vous faites une découverte qui éclipse presque toutes les autres […] : savoir que la misère a la vertu de rejeter le futur dans le néant. On peut même soutenir, jusqu’à un certain point, que moins on a d’argent, moins on se tracasse pour cela. Quand il vous reste cent francs en poche, vous imaginez les pires ennuis. Si vous avez trois francs, cela ne vous fait ni chaud ni froid. Car avec trois francs, vous avez de quoi manger jusqu’au lendemain : vous ne voyez pas plus loin. »