Rencontre
Muhammad Yunus : « La pauvreté dans le monde est une création artificielle »
© Franck Ferville pour PM
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 20 de Philosophie magazine « 20 - juin 2008 », en kiosque le 29 mai 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Prix Nobel de la paix 2006, Muhammad Yunus est le fondateur de la Grameen Bank, qui, depuis plus de trente ans, propose des crédits aux plus démunis. Dans son dernier essai Vers un nouveau capitalisme (JC Lattès), il pointe les limites du système capitaliste, et théorise le « social-business », une activité économique qui n’est pas exclusivement tournée vers le profit. À l’heure où le système bancaire est en crise, l’économiste et philosophe français Yann Moulier Boutang, auteur du Capitalisme cognitif (Amsterdam), a rencontré à Paris celui que l’on surnomme le « banquier des pauvres ».
Yann Moulier Boutang : Vous êtes, en tant qu’économiste, spécialiste de développement et pas du tout de la banque. Comment en êtes-vous venu au problème du crédit ?
Muhammad Yunus : En 1974, une terrible famine ravageait mon pays, le Bangladesh. À l’époque, j’enseignais l’économie à l’université de Chittagong. Dans ce contexte, il m’était de plus en plus difficile de professer le fonctionnement supposé parfait du libre marché quand, dehors, des milliers de personnes mouraient ! J’ai décidé d’aider ces gens. En me rendant dans le village de Jobra, je me suis aperçu que beaucoup de villageois avaient recours au prêteur local pour acheter des matériaux servant à fabriquer et vendre des objets artisanaux. Tout cela à des taux exorbitants. J’ai envoyé quelques-uns de mes étudiants faire la liste des personnes concernées. Il y avait, au final, 42 noms qui devaient au total l’équivalent de 27 dollars. J’étais choqué que les gens souffrent tant pour si peu. Quelle leçon pour un économiste ! Face à un problème aux conséquences graves, la solution était simple : si je prêtais les 27 dollars à ces 42 personnes, elles seraient libérées des usuriers. C’est ce que j’ai fait. Et le résultat m’a stupéfié. Tous m’ont remboursé et sans retard !
Y. M. B. : C’était le début d’une longue aventure…
M. Y. : Oui, car après être allé voir les banques pour leur demander de prêter aux pauvres, j’ai compris que les règles du système bancaire, avec les garanties exigées, sont ainsi faites qu’on ne prête qu’à ceux qui ont déjà de l’argent. Je décidais donc en 1983 de créer une banque pour les plus démunis : la « Grameen Bank ».
Y. M. B. : L’un de vos critères d’accès au crédit est de constituer un groupe de cinq personnes pauvres désireuses d’emprunter et n’ayant pas de liens de parenté. Pourquoi une telle condition ?
C'est la société qui fait les pauvres. Lorsque les gens sont autorisés à libérer leur créativité, la pauvreté disparaît.
M. Y. : Il y a deux conditions d’accès au crédit de la Grameen Bank. Premièrement, il faut être « très pauvre » ; nous avons établi une série de critères pour définir cette catégorie dans le contexte bangladais. Deuxièmement, il faut, comme vous l’avez dit, constituer un groupe de cinq amis emprunteurs. C’est là un point essentiel de notre système. Il ne fait pas de doute que la dynamique communautaire constitue une explication importante du succès de notre banque. Ceux qui empruntent ne restent pas isolés. Chacun appartient à un groupe qui fonctionne comme un petit réseau social apportant un soutien psychologique face à la charge de la dette. Rien à voir avec des garants. Ils s’encouragent. La pression sociale positive créée par le groupe aide considérablement les emprunteurs à entreprendre des actions qui, sans cela, leur sembleraient hors de portée.