La lettre du lundi
L’Orient n’existe pas
Samarcande, en Ouzbékistan. © Ozodbek Erkinov/Unsplash
« Je vous écris d’Ouzbékistan, où je suis arrivé avant-hier. J’y passe une semaine avant de poursuivre ma route vers d’autres pays d’Asie centrale. Je vous avoue que je me voyais déjà vous envoyer une carte postale des coupoles turquoise des mosquées de Samarcande, du tombeau de Tamerlan ou des ruelles de Boukhara. Mais j’avais trop rêvé d’Orient. Je suis aussi déconcerté par ce que je vois à Tachkent, la capitale, que l’ont été Usbek et Rica en débarquant à Paris pour leurs Lettres persanes. Voici donc une lettre ouzbèke, ou plutôt française, tant elle dévoile mes préjugés orientalistes.
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Il suffit de penser à l’Asie centrale pour faire naître toute une mythologie. Cette région située entre la Russie au nord, l’Iran, l’Afghanistan au sud et la Chine à l’est, a été traversée durant des siècles par les routes de la soie, liens entre l’Asie et l’Europe. De grands conquérants comme Tamerlan ou Babur, le fondateur de l’Empire moghol, y sont nés. Les émirats de Boukhara, les khanats de Khiva ou de Kokand ont développé des cultures puissantes et raffinées. Je me souviens encore de l’impression que m’avaient faite les délicates mosquées et les madrassas de ces cités lorsque je les avais découvertes, dans les années 1990, en quittant pour quelques jours la grisaille post-soviétique. Bref, cela faisait des semaines que je répétais ces noms dans mon esprit, comme Proust savourait à l’avance ceux de Parme ou de Venise.
Pour ne pas dissiper les vapeurs d’orientalisme qui m’enivraient encore, je me suis précipité, en sortant de l’avion, au grand bazar de Tachkent, la capitale. J’ai entretenu mon enchantement a priori en goûtant des abricots verts assaisonnés de sel et d’épices, des mûres blanches, des citrons orange, des carottes jaunes. J’ai déambulé parmi les cœurs, les derrières et les pieds de mouton. J’ai parcouru les étals de tissus bariolés en grignotant des boulettes de fromage séché. Dans l’allée des brochettes, j’aurais pu faire honneur aux têtes de mouton et aux saucisses de cheval grillées. Bref, je pataugeais dans un bain chaud d’exotisme.
C’est en sortant du bazar que j’ai compris que je me trouvais dans une vraie ville. Une ville détruite par un tremblement de terre en 1966 et reconstruite à la soviétique. Une mégapole en travaux permanents, trouée de voies rapides et sillonnée à toute vitesse de voitures au gaz. Une ville aux monuments, aux parcs et au métro semblables à ceux qu’on trouve dans toute l’ex-URSS, parsemée d’immenses bâtiments dénués de charme. Mon utopie asiatique a fondu en quelques heures à peine. J’ai alors pensé au sous-titre de l’ouvrage d’Edward Saïd, L’Orientalisme (1978) : L’Orient créé par l’Occident. Avant mon départ, je n’étais pas très éloigné des clichés qu’énumère Saïd, qui étudie les fantasmes d’écrivains occidentaux sur l’Orient mystérieux. Flaubert et ses personnages rêvent ainsi, écrit Saïd, de “harems, princesses, princes, esclaves, voiles, danseurs et danseuses, sorbets, onguents.” Ces images-types témoignent non seulement de la méconnaissance, mais aussi d’un tropisme de domination sur un Orient forcément sauvage – donc à apprivoiser.
Honteux de mon orientalisme inconscient, j’ai tenté une autre approche : essayer de regarder ce qui se trouvait autour de moi. J’ai pris le métro et ai marché le long des voies rapides en rentrant dans les supermarchés. Je me suis retrouvé en pleine nuit dans une église russe (c’était la Pâques orthodoxe) en compagnie d’un Ouzbek d’origine arménienne et d’un réfugié ukrainien. Au forum du journalisme auquel je participe aujourd’hui, j’ai longuement discuté avec des collègues tadjiks, kazakhs ou kirghizes… Et je me suis rendu compte que nous partagions, à 6 000 kilomètres de la France, dans des contextes évidemment très différents, des préoccupations semblables : la lutte contre la désinformation, la dangereuse concentration des médias, l’autocensure, la polarisation de l’opinion… Au lieu de me lamenter sur mon rêve oriental inabouti, j’ai commencé à m’intéresser à ce qui se passe réellement dans cette Asie centrale inconnue. Cela ne va pas m’empêcher de me rendre à Samarcande, de suivre en train la route de la soie, de continuer en voiture à travers les montagnes kirghizes. Mais au moins, j’aurai arrêté de fantasmer. Je vous dirai la semaine prochaine si j’ai réussi à me défaire de mes illusions. »