Biographie
Lucrèce. Le chant de la nature
© Jules Julien/ Valérie Oualid pour PM
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Cet article est issu du numéro 46 de Philosophie magazine « 46 - février 2011 », en kiosque le 27 janvier 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En 96 ou 94 avant J.-C. naît le poète Titus Lucretius. Rendu fou par un philtre d’amour, il rédigea dans les intervalles de sa maladie quelques livres qu’ensuite Cicéron corrigea, et se donna la mort dans sa quarante-quatrième année. » Voici tout ce que l’on sait de la vie de Lucrèce. Son lieu de naissance, sa classe sociale, tout comme son rôle dans la Rome troublée du premier siècle avant notre ère nous sont inconnus. Encore faut-il se méfier de cette brève notice, rédigée par un biographe hostile, saint Jérôme, chrétien parti en croisade contre l’épicurisme plusieurs siècles après la mort de Lucrèce (qu’il situe vers – 55). Énigmatique fantôme des lettres latines, il a traversé l’une des périodes les plus sanglantes de la République romaine sans laisser de trace : les quelque 7 000 vers du De rerum natura, poème philosophique « sur la nature » à la gloire d’Épicure (lire encadré p. 72), constituent son unique témoignage, conférant à la doctrine de celui qu’il vénère comme un dieu la densité d’une expérience existentielle. Incarnation de la face sombre et tourmentée de l’épicurisme, il livre avec cet exposé virtuose un autoportrait fait d’ombre et de lumière : celui d’un être désespérément libre, qui tangue entre les rivages lumineux de la sagesse épicurienne et l’abîme noir de la condition humaine.
Comment expliquer cet étrange silence autour de Lucrèce ? C’est dans la doctrine du maître qu’il faut chercher la première clef du mystère. « Vis caché », préconise Épicure à qui souhaite vivre sans troubles. Le plus fameux de ses disciples semble avoir appliqué ce précepte avec zèle, dédaignant toute participation à la vie publique. L’arrière-plan politique du premier siècle avant notre ère recèle aussi sa part d’explication : de violentes guerres civiles entre plébéiens et patriciens s’y succèdent, déclenchées par la lutte entre Marius et Sylla, puis entre César et Pompée. Prélude à l’agonie de la République romaine, ce spectacle chaotique nourrit le pessimisme de Lucrèce, dont la voix peine encore à s’imposer dans un tel contexte : en soutenant que les dieux n’existent pas ou nous sont indifférents, que le bonheur, pour le sage, se confond avec la volupté, il est à contre-courant de la mentalité romaine, de ses valeurs morales et religieuses, plus proches du stoïcisme, la grande école philosophique rivale qui s’implante simultanément.