Point de doctrine
Marcel Gauchet : “Le ‘moment Trump’ est celui du réveil offensif de la puissance américaine face à un monde qui lui échappe”
Marcel Gauchet. © Bruno Coutier via AFP
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Donald Trump n’est pas en train de reconstruire un empire américain. C’est la thèse de Marcel Gauchet, pour qui les États-Unis sont d’abord une grande puissance qui se protège, tout comme la Chine et la Russie. En réalité, les crises actuelles ne sont que la poursuite de la « désimpérialisation du monde ». Elles mettent pourtant les Européens au défi de réinventer la démocratie libérale.
Dans Le Nœud démocratique (Gallimard, 2024), vous soutenez que la « désimpérialisation du monde », qui a permis aux XIXe et XXe siècles le triomphe de l’État-nation, est un processus inéluctable et acquis. La nouvelle doctrine américaine, qui prétend à une domination sur tout l’« hémisphère ouest », et qui se matérialise par l’opération au Venezuela et les menaces sur Cuba ou le Groenland, ne représente-t-elle vraiment que des « soubresauts » de cette désimpérialisation ?
Marcel Gauchet : Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on débat de l’« impérialisme américain » ! C’est le moment de réactiver la mémoire de ces discussions bien oubliées aujourd’hui, en tout cas en Europe. Raymond Aron, critiquant les thèses marxistes-léninistes, avait eu une excellente formule en parlant de la « République impériale » à propos des États-Unis. Elle s’applique toujours. Mais « comportement impérial » ne se confond pas avec « impérialisme », qui est une variété bien définie du phénomène « empire » dans la rigueur du terme. Il y a eu deux empires totalitaires au XXe siècle, l’empire national-socialiste allemand et l’empire communiste soviétique. Il est évident que l’on n’est plus du tout dans ce genre de cas de figure. On a parlé hier d’« hyperpuissance » à propos des États-Unis des années 1990 pour désigner leur position solaire, au centre du système mondial après la désagrégation de l’empire soviétique, précisément. Mais on ne parlait pas d’empire, à juste titre, à propos de ce monopole de la puissance à l’échelle globale, puisqu’elle ne remettait pas en question la liberté des peuples de décider de leur sort. Car c’est cela qui est en jeu dans la notion d’empire ou d’impérialisme, si on la prend au sérieux.