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Marcel Gauchet: “Unis, mais pour combien de temps?”

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Marcel Gauchet: “Unis, mais pour combien de temps?”

© Frédéric Poletti pour PM

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Cet article est issu du numéro 95 de Philosophie magazine « La nature a-t-elle toujours raison ? », en kiosque le 03 décembre 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Face à une forme de terrorisme qui vise désormais la société dans son ensemble, c’est le sens même du contrat démocratique qui est en jeu, constate le philosophe Marcel Gauchet. Contre une riposte purement sécuritaire, il attire l’attention sur la quête de fraternité qui travaille nos concitoyens et en appelle à une refonte en profondeur de la laïcité.

Comment avez-vous vécu les événements du 13 novembre ?

Marcel Gauchet : Comme tout le monde, à ceci près que j’habite le quartier. Cela ajoute à la stupeur et à l’effroi. On est encore plus incrédule et horrifié quand on découvre que les cibles étaient des lieux qui vous sont familiers et qui, dans leur innocente banalité, ne paraissaient vraiment pas faits pour susciter quelque vindicte que ce soit.

 

Depuis, la vie a-t-elle repris ?

Oui, mais le quartier est traumatisé. Devant chacun des lieux attaqués, il y a des fleurs, des bougies mais aussi des dazibaos en très grand nombre. Les gens s’arrêtent, se recueillent et inscrivent des messages de solidarité un peu partout. Il y a une ambiance de choc, de saisissement.

 

Au lendemain des attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, l’humeur était différente…

Charlie est un journal controversé. Les attentats avaient été précédés par toute une campagne contre la publication des caricatures de Mahomet, avec des menaces qui laissaient craindre le pire. Et la violence antisémite est une passion triste malheureusement récurrente. Cette fois, c’est totalement inattendu. On peut ne pas aimer le rock, mais ce n’est pas un objet de discorde ou de haine.

 

Un seuil a-t-il été franchi dans la violence terroriste, dans sa nature et son déploiement ?

Parler de franchissement d’un seuil, ce serait présupposer le schéma d’une seule et même organisation qui aurait progressé dans l’escalade des moyens qu’elle utilise. Or, je crois que nous avons affaire à des criminels assez différents de ceux de janvier. Il y a une mutation du terrorisme fondamentaliste dans sa dimension djihadiste. Pour comprendre cette mutation, il ne faut pas en rester au seul contexte français et revenir à l’événement inaugural qu’a été le 11-Septembre aux États-Unis. Avec le 11-Septembre perpétré par Al-Qaida, c’était bien une guerre contre l’Occident en tant que tel qui avait été déclarée. Mais cette guerre se déclinait dans des attentats qui avaient une visée politique et symbolique précise – les tours du World Trade Center, le Pentagone, soit le cœur de l’« Empire » américain. D’une certaine façon, les événements de janvier se rattachaient encore à ce modèle : les frères Kouachi, qui se réclamaient d’Al-Qaida, ont mis à exécution une condamnation contre un journal, symbole de la liberté d’expression à la française, qui aurait « blasphémé » au sujet du Prophète ; Amedy Coulibaly, lui, s’en était pris à une communauté dont les membres sont, selon le délire antisémite habituel, des agents du sionisme international. On était dans le cadre d’un raisonnement politique qui s’en prend à ceux qui sont censés avoir ou représenter un pouvoir.

« On ne vise plus des cibles politiques ou symboliques. Nous sommes entrés dans l’ère du terrorisme de proximité »

Les attentats du 13 novembre correspondent à une tout autre logique : on ne vise plus des cibles politiques ou symboliques, on sème la terreur dans des lieux apolitiques – un stade de foot, une salle de concert, des bistrots. Nous sommes entrés dans l’ère d’un nouveau terrorisme, plus dangereux encore, le terrorisme de proximité. N’importe quel lieu peut faire l’objet d’une attaque ; le déclin du terrorisme « politique » ouvre le champ des menaces et des victimes. C’est terrible à dire, mais avec 130 morts, on s’en tire a minima. Cette désymbolisation du terrorisme fait que la société même devient une proie. On entre dans le cadre d’une « guerre sociale » dont le message est atrocement clair : « Vous êtes nos ennemis en tant que vous êtes ce que vous êtes. » La terreur qui nous saisit devant ce nouveau visage du terrorisme ne doit pas faire oublier qu’il y a un deuxième objectif : mobiliser une frange de la population musulmane contre le mode de vie occidental, jugé décadent et impie. Bien que minoritaire, cette frange peut, selon les terroristes, l’emporter précisément parce que les membres des sociétés occidentales seraient faibles et craintifs, en un mot qui dit tout pour eux, efféminés. S’il fallait résumer la mutation en cours, je dirais donc ceci : Ben Laden et ses émules incarnaient le stade « léniniste » du terrorisme islamique ; ils faisaient de la grande politique. Là, on veut rester au plus près du terrain et allumer le brasier de la guerre civile, levier d’une prise du pouvoir non seulement en Occident, mais sur l’Occident.

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