6. Ça remplace la religion ?

Rémi Brague, Marcel Gauchet.

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Cet article est issu du numéro 100 de Philosophie magazine « Qu’est-ce que la philosophie ? », en kiosque le 26 mai 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Réserve de questions éthiques, la philosophie peut-elle prendre le relais des croyances religieuses ? La question fait figure d’hérésie pour Rémi Brague. Pas si simple, lui répond Marcel Gauchet.

Marcel Gauchet : On considère souvent la philosophie, aujourd’hui, comme une spiritualité de substitution à la religion. De fait, l’individu contemporain inscrit spontanément son existence dans un environnement spirituel. Il se passionne pour la psychologie, la psychothérapie, la psychanalyse. Il est également convaincu d’une certaine profondeur de l’existence personnelle. Toutes les enquêtes sur ce sujet montrent que la croyance en l’immortalité personnelle survit, même lorsque les convictions religieuses ont disparu. Il ne s’agit pas de l’immortalité de l’âme dans un sens rigoureusement théologique. On croit à la fois à l’immortalité personnelle et à une dépersonnalisation dans un cosmos océanique. En un mot, l’individu se perçoit comme un être doté d’une dimension spirituelle mystérieuse. Aussi est-il porté à se bricoler une religion à la carte, mêlant un peu de bouddhisme, de christianisme, voire de paganisme.

Par ailleurs cette préoccupation rejoint la recherche désespérée et nostalgique d’une harmonie cosmique. Cette quête se « branche » sur la sensibilité écologique actuelle. Même si cette dernière demeure intellectuellement matérialiste, elle l’ouvre sur une dimension transcendante. Le sentiment d’une nature qui se perd et s’éloigne prend aisément une portée spirituelle. Derrière la question écologique se profile une interrogation métaphysique. Nous avons voulu définir une humanité détachée de tout, jouissant de son espace propre. Mais quel statut, alors, accorder à la nature ? Comment l’homme s’inscrit-il dans le cosmos ? Sommes-nous le produit hasardeux d’un protozoaire qui a mal tourné ? C’est possible, mais il y a peut-être autre chose. La religiosité de la nature, la recherche d’un accord avec la nature est un bas bruit spirituel de notre époque. Tout ceci ne prend pas la forme d’une grande entreprise intellectuelle et ne possède pas nécessairement l’exigence nécessaire pour s’élever à cette hauteur. Mais c’est une sensibilité très prégnante.

 

Rémi Brague : Je ne suis pas un grand lecteur d’Auguste Comte, le fondateur du positivisme, qui soutenait la disparition progressive des religions et leur remplacement par la science. Mais il faut se rappeler qu’à la fin de sa vie, après avoir créé un culte au « grand être », à l’humanité, il y avait ajouté le culte du « grand fétiche », c’est-à-dire de la Terre. Il avait pressenti ce besoin d’une religiosité de la nature.

 

M. G. : C’était prophétique !

 

R. B. : Sans doute, mais ça n’en pose pas moins plusieurs problèmes. Quelle philosophie se prétend capable de remplacer la religion ? Je n’ai aucune sympathie pour les marchands de soupe qui font passer le développement personnel pour de la philosophie. De même qu’il existe des ouvrages qui vous expliquent comment acquérir des muscles en trente jours, on trouve des livres qui délivrent la méthode pour être heureux en trente jours. À la place du latin sans peine, on nous vend de l’harmonie sans peine ! Avant cette vague du self help, l’historien de la philosophie Pierre Hadot avait voulu montrer, au début des années 1980, que la philosophie pouvait retrouver une ampleur qu’elle avait perdue au profit des religions. Il a réhabilité les exercices spirituels de la philosophie antique et a voulu rendre la dimension vivante et pratique de la recherche spéculative. Il faut toutefois se souvenir que les tentatives pour « remplacer » la religion ont déjà existé, notamment au XIXe siècle. À cette époque, par exemple si on lit L’Avenir de la science d’Ernest Renan, on perçoit le projet de substituer la science à la religion. C’est le même phénomène qu’aujourd’hui, à ceci près que l’on cherche un succédané à la religion non plus dans la science, mais dans la philosophie.

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