Grand entretien

L'histoire de l'Europe est celle de ses renaissances : entretien avec Rémi Brague

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L'histoire de l'Europe est celle de ses renaissances : entretien avec Rémi Brague

Rémi Brague.  © Ed Alcock / Myop

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le Vieux Continent décline-t-il ? Entre perte de puissance face aux Empires, repli communautaire et baisse démographique critique, le tableau est sombre. Mais ce n’est pas inéluctable. À condition, dit le philosophe Rémi Brague, de se retrousser les manches. Au boulot !

 

L’idée d’une décadence de l’Occident est dans de nombreux esprits aujourd’hui. Vous semble-t-elle pertinente pour comprendre notre situation ?

Rémi Brague : Décadence ? Spengler avait choisi comme titre pour son best-seller de l’immédiate après-guerre (la Grande) l’image du coucher de soleil (Untergang), d’autant plus prégnante que l’Occident est justement le pays du soleil qui se couche, le « pays du soir » (Abend-land). La corporation historienne a l’habitude de lui cracher dessus, Paul Veyne disait même que Le Déclin de l’Occident était, de loin, le plus mauvais livre d’histoire jamais écrit… Cela n’empêche pas mon ami David Engels, pourtant lui aussi spécialiste d’histoire romaine, de le prendre au sérieux. C’est d’autant plus significatif que la conscience occidentale est depuis longtemps hantée par un traumatisme, celui qu’on appelle la « chute de l’Empire romain ». Les élites avaient peu d’enfants, s’engageaient peu au service de la collectivité, confiaient la défense du limes – la frontière – à des mercenaires... tout cela invite à parler d’une décadence par pourrissement interne. Il est vrai que les équilibres mondiaux se recomposent en faveur de régions extérieures à l’Europe : États-Unis aujourd’hui, Chine demain, Inde après-demain, Russie peut-être – si l’on considère que celle-ci n’est pas européenne, un vieux débat entre les Russes eux-mêmes.

 

À quel genre de déclin l’Europe est-elle confrontée : celui de la puissance européenne ? De la civilisation occidentale ? De la culture européenne ?

Je ne suis ni économiste ni politiste et je ne puis parler ici que, dans le meilleur des cas, de seconde main. Le déclin de la puissance européenne me semble pourtant manifeste. La délocalisation des activités manufacturières fait que lire Made in France sur un objet apparaît comme un petit miracle. Déclin de la culture européenne ? Mais au profit de quoi qui serait vraiment de la haute culture ? On joue du Bach dans tout l’Extrême-Orient. Quant aux éléments de culture populaire, on porte des jeans et on mange de la pizza un peu partout dans le monde. Le déclin le plus grave me semble être de nature démographique. Les pays européens ne remplacent plus leurs générations et ça, c’est la mort sans phrase… Ce sont des êtres humains qui sont susceptibles de construire de la civilisation et de créer de la culture.

 

Quand on pense à la décadence, on ne pense pas seulement au déclin démographique, économique... On a l’image d’une forme de “délabrement moral”…

Tout cela se tient, la morale comme le moral. Tout est à la fois cause et effet, en cercle, dans des tas de mini-comportements au niveau des individus. Le déclin économique est dû aussi au refus de se donner de la peine, par exemple de se lever tôt chez les mitrons, et au refus des patrons de mieux payer leur personnel – il est si facile d’employer des immigrés, de préférence sans papiers, qui se contenteront de peu et qu’on pourra jeter quand on voudra ! Le déclin démographique est aussi dû à l’instabilité des couples dans une société où l’on fait de la publicité pour des sites qui promeuvent ouvertement l’adultère. On comprend la tradition comme ce qui « pèse très lourd sur le cerveau des vivants », comme disait Marx, non comme l’activité de transmettre aux générations montantes ce qui a donné du sens à notre vie. Le tout assaisonné de ce que serinent les intellectuels : « écoutez-vous », « faites-vous plaisir », « foutez-vous la paix »... C’est bien gentil, mais comment rencontrer l’autre, comment se lier à lui sans se borner à « vivre ensemble », ce que les vaches font très bien dans le même pré ? En bon intello, il n’est pas étonnant que j’attribue un plus grand rôle à ce que je connais mieux, à savoir les idées. Mais elles ont des conséquences, et la responsabilité de ceux qui les émettent est grande.

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