Marcel Gauchet, Jean-Luc Mélenchon. Robespierre, le retour ?
Marcel Gauchet et Jean-Luc Mélenchon en 2018 © Édouard Caupeil
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Cet article est issu du numéro 124 de Philosophie magazine « Avons-nous besoin des élites ? », en kiosque le 25 octobre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour beaucoup, Robespierre est un monstre froid et sanguinaire. Pourquoi donc Marcel Gauchet lui a-t-il consacré son dernier essai, “Robespierre. L’homme qui nous divise le plus” ? Pour le philosophe, il s’agit avant tout d’un personnage “tragique” et plus complexe qu’on ne le croit, qui incarne à la fois l’espoir et les impasses du pouvoir populaire. Un pouvoir populaire revendiqué aujourd’hui par Jean-Luc Mélenchon, qui assume pleinement l’héritage de la Révolution française et n’hésite pas à s’identifier avec l’une de ses figures les plus emblématiques et controversées.
Voici un document étonnant. Robespierre, l’une des figures les plus honnies de l’histoire de France, à qui l’on attribue la dictature du Comité de salut public, la Terreur et la répression aveugle, serait-il en train d’être réhabilité ? De la part de Jean-Luc Mélenchon, ce n’est pas si surprenant. Le leader de La France insoumise le cite dans ses discours, s’indigne de l’image qu’en donne le jeu vidéo Assassin’s Creed Unity. Il reprend aussi l’injure favorite du chef des Jacobins : « Fripons » ! Et il fait sien le mot favori de Robespierre – « vertu » –, même s’il a été associé à celui de « Terreur ». Mélenchon, qui a renoncé à beaucoup d’éléments du marxisme, trouve en Robespierre un modèle issu de l’histoire nationale, des concepts et presque un modèle théorique d’explication du monde. Il suffit de pénétrer dans son bureau de l’Assemblée nationale, décoré de tableaux issus de l’imagerie révolutionnaire, pour comprendre l’importance du personnage dans le dispositif des Insoumis.
Ce retour de Robespierre peut sembler beaucoup plus curieux chez Marcel Gauchet, qui vient de faire paraître Robespierre. L’homme qui nous divise le plus (Gallimard). Cet intellectuel a abandonné le marxisme de sa jeunesse et a été très proche des penseurs antitotalitaires et libéraux des années 1980-1990. Mais il dresse un constat amer de l’individualisme contemporain : « L’autonomie était pensée comme la solution ; elle se révèle le problème », écrit-il dans Le Nouveau Monde (Gallimard, 2017). Face à une démocratie néolibérale où la souveraineté de l’individu remplace celle du peuple, revenir à la Révolution française et à l’un de ses acteurs majeurs est, selon lui, une nécessité. Gauchet pose avec Robespierre une question philosophique à notre temps. Cet homme a incarné, mieux que Danton, Saint-Just ou Condorcet, l’immense espoir de la Révolution, celui d’un peuple se gouvernant enfin lui-même. Mais il a poussé cette idée jusqu’au bout, et la liberté s’est transmuée en despotisme. Champion des droits de l’homme, Robespierre est devenu complotiste, « égolâtre », cynique, aveugle. Il a fini par faire basculer la Révolution « vers un système inédit d’oppression ». L’histoire de la Révolution est-elle donc, comme le pense Marcel Gauchet, une « tragédie » ? Le débat a été cordial. La faconde de Jean-Luc Mélenchon, ses emportements et son ton impérieux n’y sont évidemment pas pour rien. C’est surtout que Robespierre, dont de nouvelles biographies ont montré qu’il n’était pas complètement le « monstre » qu’une partie de l’histoire française a bien voulu décrire, est le nom d’une question non encore résolue : comment instaurer le pouvoir du peuple ? C’est sous cet angle inquiet qu’il convient de lire cet échange inédit.
Jean-Luc Mélenchon : J’ai découvert le personnage de Robespierre vers 14 ans, à la télévision, dans la série La caméra explore le temps. Sur le moment, ce n’était pas ce bonhomme en bas et perruque qui m’enthousiasmait, mais plutôt le groupe le plus à gauche des « Exagérés », les partisans de Hébert. Plus tard, je me suis davantage identifié à Robespierre en étudiant l’histoire du socialisme. Voyez ces lignes de Jaurès : « Ici, sous ce soleil de juin 1793 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins. » Le personnage a pris alors un relief auquel je n’avais pas songé. Puis Robespierre a disparu de ma vie et de l’actualité. Après la chute du Mur, toute la période, des années 1990 et 2000, interdisait de parler de révolution et de peuple révolutionnaire. Robespierre est réapparu avec le retour du « moment dégagiste ». De jeunes historiens ont réagi à cette idée fausse : la farce d’une Révolution tragique et d’un Robespierre monstrueux. Au même moment émergeait ce que j’incarne aujourd’hui en politique, les Insoumis, les « dégagistes ». Coïncidence : lors de ma toute première prise de parole à l’Assemblée nationale, quelqu’un a crié : « Eh ! Voilà Robespierre… On sait comment ça finit ! » Je me suis alors dit : « Waouh ! Ma vie est faite ! »