La lettre du jeudi

Meurtre de Brian Thompson : "Breaking” vraiment “bad”

Temps de lecture : 3 min

Meurtre de Brian Thompson : "Breaking” vraiment “bad”

Hollidaysburg, en Pennsylvanie (États-Unis), le 10 décembre 2024. Le suspect (de l’assassinat de Brian Thompson, PDG de UnitedHealthcare, premier assureur de santé privé des Etats-Unis) Luigi Mangione. © Benjamin B. Braun/Pittsburgh Post-Gazette via AP/Sipa

« Aujourd’hui, c’est parabole made in USA. American Psycho flingue the American dream. En assassinant de sang-froid le PDG du mammouth américain de l’assurance santé, un étudiant au sourire ravageur est devenu d’un seul coup la coqueluche des réseaux sociaux. Et le révélateur du désespoir et de la rage d’une société devant une industrie de la santé pour laquelle certains, comme dit Orwell, sont beaucoup plus égaux que d’autres.

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Je vous rappelle le scénario. Côté cour, le tueur : Luigi Mangione, 26 ans, jeune héritier de la côte Est, cuillère d’argent coincée dans le gosier depuis son premier B.A.-BA, major de sa promo en prépa et beau gosse affligé de douleurs dorsales terribles depuis un accident de surf. Côté jardin, la victime : Brian Thompson, 50 ans, fils d’une maman esthéticienne et d’un papa manutentionnaire dans un élévateur à grain, devenu le richissime patron de UnitedHealthcare, premier assureur santé privé des États-Unis. Salaud peut-être mais bosseur, bref, l’incarnation absolue du rêve américain. Le premier abat froidement le second en plein Manhattan. Avec des balles sur lesquelles sont gravés les mots “deny”, “defend”, “depose” (refuser, défendre, déposer) – trois éléments de langage des compagnies d’assurance privées pour rejeter des dossiers et minimiser le coût des soins de santé de leurs clients. Voilà pour la scène de crime.

Mais le spectacle n’est rien sans ses spectateurs. Les mots inscrits par Mangione ont résonné sur les plateformes Twitter et TikTok comme le Mané, Thécel, Pharès sur les murs du palais de Balthazar. Chaque remboursement sera pesé, compté et surtout divisé est le message envoyé par UnitedHealthcare à des millions de gens qui se sont vu refuser l’accès à des soins vitaux : ceux qui ont suivi la série Breaking Bad le savent, les soins de santé aux États-Unis coûtent, comme dirait l’autre, un pognon de dingue, car contrairement à la France, la couverture santé y est le fait d’assurances privées principalement via l’employeur – tant pis pour les chômeurs –, secondairement via le marché individuel de l’assurance. Selon une enquête de ProPublica relayée par la commission des investigations du Sénat américain, les organismes privés dont UnitedHealthcare rognent sur le remboursement des soins à l’aide d’algorithmes et d’IA ajustés pour maximiser les bénéfices. Une pratique qu’Anne Case et Angus Deaton, enseignants à l’université de Princeton et prix Nobel d’économie en 2015, ont décrit dans Deaths of Despair and the Future of Capitalism (2020, paru en français l’année suivante aux PUF sous le titre Morts de désespoir. L’avenir du capitalisme) comme une “redistribution à la façon du shérif de Nottingham” qui consiste à plumer les Américains ordinaires pour en donner plus aux actionnaires.

C’est à cette violence structurelle – définie par le sociologue Johan Galtung comme toute contrainte pesant sur le potentiel d’un individu du fait des structures politiques et économiques – que s’adressent les innombrables réactions qui ont circulé en ligne après le meurtre de Thompson. Joie mauvaise (beaucoup), blagues diverses (une dame de 82 ans signale malicieusement que ce n’est pas elle qui a fait le coup, car elle ne saurait prendre la fuite à vélo comme le meurtrier puisque UnitedHealthcare a refusé de financer sa prothèse de hanche). Mais je me suis plus attardé sur le sentiment manifesté par cette infirmière citée par le magazine The New Yorker et s’exprimant sur un réseau réservé aux unités de soins intensifs hospitaliers : “Honnêtement, je ne souhaite de mal à personne, mais lorsque vous avez passé tant de temps et gagné tant d’argent en augmentant la souffrance de l’humanité qui vous entoure, il m’est difficile d’éprouver de l’empathie pour votre mort. J’emprunte un chemin d’indifférence tout comme vous.” Comme tout cadavre dans un polar, celui de Thompson force à regarder ce qu’on ne veut généralement pas voir. Par exemple, la fatigue de ceux qui sont en première ligne, aux urgences ou ailleurs, à écluser la rage et le désespoir des laissés-pour-compte. C’est vrai en France comme aux États-Unis. »