Les philosophes face à la guerre
Michael Walzer : “Non, la guerre en Ukraine n’est pas le produit de l’extension de l’Otan et de l’impérialisme yankee”
Les principaux dirigeants du G7 lors d’un sommet de l’Otan sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie, au siège de l’alliance, à Bruxelles, le 24 mars 2022. © Henry Nicholls/Pool/Getty Images/AFP
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Face à la guerre menée par la Russie sur le sol européen, il est plus que jamais indispensable de parvenir à comprendre ce qui nous arrive, sur le plan politique, social mais aussi éthique et métaphysique. Nous avons demandé à plusieurs philosophes de nous livrer leurs réflexions.
Alors que se tient un sommet extraordinaire de l’Otan sur l’Ukraine, à Bruxelles (Belgique), le philosophe américain Michael Walzer tient une position ferme : il ne faut pas céder au récit de Vladimir Poutine selon lequel l’Otan serait responsable de cette guerre, à force d’imprudences et de provocations supposées. L’auteur de Guerres justes et injustes estime également que ce conflit redonne toute sa valeur à une invention récente à l’échelle de l’histoire : l’État-nation démocratique.
« Comme la plupart d’entre nous, j’ai été surpris par l'agression de l’Ukraine. Je ne pensais pas que Poutine serait prêt à se lancer dans une aventure de cette ampleur. Et cela m’a horrifié. C’est une action criminelle du point de vue de la loi et du droit international, mais c’est aussi une injustice d’un point de vue moral. Clausewitz affirme qu’une armée de conquête devrait toujours chercher à entrer dans un pays sans être contestée. Mais si le pays attaqué commence à se battre et à résister à l’invasion, cela change la donne. Le crime d'agression consiste précisément à forcer un peuple à se battre pour défendre sa propre existence. L’invasion russe de l’Ukraine a forcé tous les citoyens d’un peuple ordinaire et pacifique à risquer leur vie, du jour au lendemain, pour défendre leur pays. Et la plupart d’entre eux se battent parce qu’ils croient en une Ukraine accueillante qui reconnaît à chacun ses droits. Poutine, qui ne considère pas l’Ukraine comme un pays à part entière et nie l’existence même de ce peuple, ne s’attendait pas à ce que les Ukrainiens risquent leur vie pour défendre leur pays. Les Ukrainiens ont donné la preuve, par leur réaction, que ce pays existe bien. Même si c’est effrayant, le spectacle de cette résistance est admirable. Quel que soit la suite de cette terrible guerre, le point est établi : l’Ukraine existe bel et bien ! Et la question est aujourd’hui de trouver le moyen de lui éviter de mourir…
Une guerre injuste et criminelle
Injuste dans ses objectifs, cette guerre est aussi menée de manière injuste. On aurait pu imaginer que l’armée russe essaierait d’éviter ou de minimiser les victimes civiles, de respecter le droit des prisonniers, de protéger les réfugiés, etc. C’est ce qu’ils semblent avoir essayé de faire, au début. Mais frustrés par leur relative incompétence et la résistance des Ukrainiens, ne pouvant plus progresser comme ils l’entendaient sur le champ de bataille, ils ont ensuite décidé de recourir à l’artillerie lourde et à des attaques aériennes massives pour détruire le moral de la population civile. C’est une décision criminelle, en regard du droit de la guerre, qui n’est toutefois pas sans précédent. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques et les Américains ont bombardé massivement les villes allemandes et japonaises pour intimider les populations et obtenir la reddition de l’armée. C’est ce que Poutine a décidé de faire à nouveau. Et c’est un crime.