Théâtre
“Misericordia” : les mamans et les putains
Misericordia. Texte et mise en scène d’Emma Dante. Avec Italia Carroccio, Manuela Lo Sicco, Leonarda Saffi, Simone Zambell. © Christophe Raynaud de Lage
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 169 de Philosophie magazine « Complotisme. Pourquoi se raconte-t-on des histoires ? », en kiosque le 27 avril 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La maternité, un idéal ? Plutôt un équilibre précaire, comme le prouve la pièce aussi burlesque que tragique de la metteuse en scène italienne Emma Dante, actuellement en tournée en France.
Qu’est-ce qu’être une bonne mère ? La metteuse en scène italienne Emma Dante propose une variation baroque sur le sujet. Elle imagine sur scène trois femmes prostituées accueillant l’enfant d’une amie décédée, qu’elles vont élever tant bien que mal. Ce grand fils adoptif, mutique, s’exprime dans un corps empêché, et deux mondes clos se rencontrent : celui de Bettina, de Nuzza et d’Anna, unies sous un même toit pour affronter les rudesses de la vie, et celui d’Arturo, l’enfant replié sur son univers. Ensemble, ils créent une famille à l’équilibre précaire… magnifiquement chorégraphié par Emma Dante et le danseur Simone Zambelli, dans le rôle d’Arturo. Le rythme est en effet un acteur à part entière du spectacle – sons, mouvements répétés, exultation des corps concourent à ce théâtre social. Sur un plateau quasiment nu, où le décor tient à quatre chaises alignées, les femmes tricotent et s’invectivent beaucoup, avec la musicalité des dialectes italiens tandis que l’enfant chantonne. « Trois Parques, trois êtres mythologiques qui parviennent à faire des miracles au moyen de l’amour et de la résistance », pour Emma Dante. Ces mères sont imparfaites. Elles inventent une forme de maternité démystifiée, sans idéal de perfection. « La mystification commence quand la religion de la Maternité proclame que toute mère est exemplaire, écrit Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. Car le dévouement maternel peut être vécu dans une parfaite authenticité ; mais, en fait, c’est rarement le cas. Ordinairement, la maternité est un étrange compromis de narcissisme, d’altruisme, de rêve, de sincérité, de mauvaise foi, de dévouement, de cynisme. » Rien de religieux, ici. L’inspiration est plutôt néoréaliste, mâtinée de fantaisie. Comme chez Fellini, la « vraie vie » est enrichie, elle prend les couleurs de l’imagination. Tantôt tragique, tantôt burlesque, le spectacle mêle ainsi littéralement la misère dure et les cœurs tendres, sans jamais verser dans le pathétique. Ce qui s’appelle jouer sur la miséricorde sensible !