Mission impensable / Juillet-août 2013
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 71 de Philosophie magazine « 71 - été 2013 », en kiosque le 04 juillet 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans ce passage, Donald Davidson aborde la question de l’intentionnalité. Nos intentions d’agir sont-elles le fruit de notre libre arbitre ou déterminées par des causes qui nous échappent ? Le philosophe américain résout habilement le problème, mais son argumentation est très obscure. Décryptage.
« Il y a des causes pour lesquelles il n’y a pas d’agent. Parmi ces causes sans agent[1] se trouvent les états et les changements des personnes[2] qui, du fait qu’elles sont des raisons[3] autant que des causes, font de certains événements des actions libres et intentionnelles[4]. »
Donald Davidson, « Actions, raisons et causes », Actions et Événements (1993)
[1] Le feu cause l’apparition de la fumée. Le vent cause la formation de la houle. L’idée de causalité établit qu’un événement en cause un autre lorsqu’il existe une connexion systématique entre les deux. La causalité est avant tout physique. Des événements seraient causés dans le monde même si nous n’existions pas : il s’agit de causes sans agent. Mais ici, Davidson veut montrer que des phénomènes psychiques sont également des causes. Cet après-midi, la chaleur est insupportable. Je décide d’ouvrir la fenêtre. La conscience que j’ai de la chaleur, ce sentiment désagréable qui m’envahit, est la cause du fait que je me lève pour aller ouvrir la fenêtre. Pourquoi est-ce une cause sans agent alors même qu’elle implique ma personne ? Parce que ce n’est pas moi qui ai causé cette envie de me rafraîchir, mais la température trop élevée.
[2] Davidson raisonne à partir de Wittgenstein. Pour ce dernier, c’est une erreur de penser que le « je » peut être la cause de l’action. Pour lui, dire « j’ai mal » est un abus de langage. « Je suis traversé par une douleur » serait plus juste. Nous sommes traversés chaque jour par de nombreux états psychiques qui ne sont jamais les mêmes. Ce que Wittgenstein établit, c’est que ces états et changements des personnes peuvent être des causes sans agent. Ce n’est pas parce que j’ai mal à la tête que j’appelle le médecin, c’est le phénomène de douleur qui cause des comportements liés à la douleur : se lever, prendre son téléphone, composer le numéro du médecin.
[3] Davidson reconnaît la distinction établie par Wittgenstein entre un état physique (la douleur) et un état psychologique (la sensation de douleur). Le premier est une cause, le second une raison, c’est-à-dire un désir, une croyance, ou un but. Sauf qu’il veut montrer, contre Wittgenstein, que les raisons peuvent aussi être des causes. Ai-je choisi d’avoir mal à la tête ? Non, c’est peut-être parce que j’ai une migraine. Mais j’ai le désir d’apaiser la douleur et la croyance que, pour ce faire, je dois aller voir un médecin. Je n’ai pas choisi d’avoir mal à la tête, mais j’ai choisi d’appeler le médecin. Il existe bien une causalité physique que je ne maîtrise pas, mais c’est parce qu’on a des raisons d’agir qu’on agit. En ce sens, il existe également une causalité psychique.
[4] Nous prenons des décisions, faisons des choix. De même que le froid fait geler l’eau, nous agissons sur le monde. À l’origine de ces actions, nos désirs, nos croyances, nos raisons d’agir. La plupart de celles-ci, nous ne les avons pas choisies : le sentiment d’avoir faim, la sensation de douleur sont indépendantes de ma volonté. Elles sont des causes, pas seulement parce qu’elles ont un effet sur le monde physique, mais parce qu’en tant qu’agent, nous en avons conscience et formons des intentions en fonction d’elles. Davidson réconcilie là déterminisme et liberté. Nous avons le choix tout en étant déterminés. Une action libre et intentionnelle, c’est donc une action dont la raison d’agir est également la cause.