Tribune

"Mon souhait pour 2023", par Slavoj Žižek

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Slavoj Žižek

Slavoj Žižek. © AF archive/Mary Evans/Aurimages

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Pour la nouvelle année, le philosophe slovène Slavoj Žižek émet un vœu auprès de Philosophie magazine : que le président Joe Biden obtienne la libération de Julian Assange. Il s'appuie pour cela sur la « fable du dernier cannibale » et montre comment, dans certains pays, les dirigeants trahissent la notion de courage pour mieux enfreindre la loi.


Vous connaissez l’histoire de l’explorateur qui rencontre les membres d’une tribu aborigène pour la première fois ? Il leur demande : « Y a-t-il encore des cannibales parmi vous ? » Et eux de répondre : « Non, nous avons mangé le dernier hier. » Constituer une communauté civilisée après avoir mangé le dernier cannibale du groupe exige en effet de nommer différemment cet ultime acte de cannibalisme – qui devient ainsi une sorte de péché originel à effacer de la mémoire collective.

 

Julian Assange, notre Antigone

De la même manière, la transition vers un ordre juridique moderne dans le Far West américain, où régnait une certaine « barbarie », s'est traduite par des crimes brutaux : les derniers « cannibales » devaient être éliminés. De nombreuses légendes ont été créées de toutes pièces pour occulter ces faits – ce que soulignait John Ford dans sa célèbre réplique tirée du film L’Homme qui tua Liberty Valance (1962): « Quand la légende devient un fait, imprimez la légende. » Ainsi, la légende devient un fait, non pas au sens de simple vérité factuelle – elle est de toutes les façons invérifiable –, mais au sens où elle incarne un constituant immanent de l'ordre sociopolitique réellement existant : la rejeter reviendrait à désintégrer cet ordre.

Et ces pratiques demeurent. Les techniques extralégales modernes, rendues possibles par les appareils juridiques du pouvoir – comme la torture euphémisée sous le terme de « technique d'interrogatoire renforcée », par exemple –, témoignent du fait que nos États continuent de s'appuyer sur ce côté obscur pour asseoir leur position. C'est pourquoi Julian Assange est notre Antigone : le lanceur d’alerte a longtemps été maintenu dans la position d'un mort-vivant (isolement carcéral sans condamnation ni accusation officielle dans l’attente d’une extradition vers les États-Unis, contacts très limités avec sa famille et ses avocats) pour avoir rendu publique une infime partie de la face obscure – et obscène – de la politique américaine.

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