Montre-moi ton scarabée
© Berberian pour PM
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Cet article est issu du numéro 92 de Philosophie magazine « Pense-t-on mieux seul ou à plusieurs ? », en kiosque le 20 août 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si nous marchons avec nos jambes, nous pensons avec des mots.
Nos jambes nous appartiennent, elles sont vraiment les nôtres. Mais les mots ? Ils nous emmènent ici et là, ils nous font voyager dans la connaissance et dans l’imaginaire – mais ils ne sont pas notre propriété. Ils n’existent pas pour notre seul usage et, s’ils traversent notre corps, ils viennent d’ailleurs, d’une communauté, d’une histoire. Ainsi, la marche à pied serait un sport solitaire et la pensée un sport collectif.
Voilà des réflexions qui paraissent sensées… Pourtant, chaque mot n’acquiert-il pas, dans mon propre espace intérieur, quand c’est moi qui l’emploie, une coloration spéciale ? N’y a-t-il pas quelque chose comme la tonalité fondamentale du mot, qui se métamorphose selon la personne qui l’emploie ? Quand tu dis « j’aime », ce n’est pas la même chose que lorsque je dis « j’aime ». L’image que je lie au nom commun « arbre », « pierre précieuse », « plage », ou même « beauté » et « deuil » n’est pas la même que celle que tu leur colles. Pour ma part, j’aurais tendance à soutenir que l’essentiel du mot est du côté de cette face interne, dans ces colorations, ces chatoiements qui n’existent que pour moi seul. C’est ce qui rend la littérature et la poésie tellement intéressantes : en faisant foisonner les mots, en les additionnant, en les faisant jouer les uns contre les autres, l’écrivain tente d’altérer leur signification générale pour faire ressortir son imaginaire propre. En sorte qu’il détourne le langage commun. Qu’il brise une digue : son intériorité, ses fantasmes, ses émotions tout à coup dévalent et recouvrent ce qui n’était jusque-là qu’un support d’expression. L’écrivain est celui qui fait émerger, de la mer plate de la communication ordinaire, le récif de sa subjectivité. Où l’on renoue avec cette idée que l’écriture, mais la pensée tout aussi bien, peut être un sport solitaire.