Biographie
Ludwig Wittgenstein. Mille vies en tourment
© Hélène Builly / Costume 3 Pièces
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Cet article est issu du numéro 33 de Philosophie magazine « 33 - octobre 2009 », en kiosque le 24 septembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Brillant, doté d’un remarquable esprit logique, Ludwig Wittgenstein a multiplié les expériences, sans jamais abandonner son exigence et sa rigueur. Tour à tour aspirant ingénieur, soldat, instituteur, assistant jardinier, architecte, professeur de philosophie, aide-soignant, chercheur en physiologie, il n’a publié qu’un seul ouvrage de son vivant. Entre virages et ruptures, récit d’un parcours étonnant.
« La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème » (Remarques mêlées). L’adage peut sembler élémentaire comme un théorème. Il guide néanmoins Wittgenstein, être pessimiste et inquiet, en proie à des tourments existentiels permanents. La philosophie est précisément une de ces « manière[s] de vivre » susceptibles d’apporter la sérénité : « Paix dans les pensées. C’est le but auquel aspire celui qui philosophe » (ibid.). Dans toutes ses autres expériences, il s’agit aussi toujours pour lui de résoudre ses difficultés intimes en se transformant, en orientant sa vie dans un sens juste ou « décent » – pour reprendre un terme fréquent sous sa plume. Cette forme d’honnêteté morale, Wittgenstein la recherche dans ses pensées et surtout dans ses actes : le rapport à soi est une affaire strictement personnelle qui ne se communique pas, mais se montre.
Né à Vienne le 26 avril 1889, Ludwig Wittgenstein est le huitième et dernier enfant d’une famille de la très haute bourgeoisie. Son père, Karl, est un authentique self-made-man qui a bâti sa fortune dans l’industrie sidérurgique. Cet homme énergique et autoritaire est également un mécène d’art qui fréquente l’élite culturelle : Dans sa demeure somptueuse, Brahms vient faire découvrir son Quintette pour clarinette. La musique est omniprésente chez les Wittgenstein, et certains fils attestent de dons exceptionnels : c’est le cas de Hans, virtuose à la vocation contrariée par son père, qui disparaît en 1902 à bord d’un bateau – dans des circonstances suspectes qui font penser à un suicide. Peu de temps après, un autre fils, Rudolf, se tue, probablement du fait d’une homosexualité mal assumée. Grandissant dans ce climat où l’art côtoie la mort, Ludwig (surnommé « Luki ») est perçu comme un petit prodige, capable de construire seul une machine à coudre avec du bois et du fil de fer. En 1903, il est inscrit dans une école de Linz qui prépare aux études scientifiques et techniques et qui compte parmi ses élèves, de 1900 à 1904, un certain Adolf Hitler. Toutefois, même s’ils ont le même âge, Wittgenstein et Hitler ne font pas partie de la même classe ; il semblerait que le premier ait eu un an d’avance, et le second un an de retard… Le jeune Wittgenstein suit ensuite une formation d’ingénieur, d’abord à Berlin, puis en Angleterre, à Manchester, où il rêve de devenir pilote de machines volantes.
Mais il change brusquement de voie en 1911 : comme il s’intéresse de près à la logique, il rend visite à l’homme qui a révolutionné cette discipline, Gottlob Frege, lequel lui conseille de suivre les cours de Bertrand Russell à Cambridge. Rejoignant la prestigieuse université anglaise, Wittgenstein, âgé de 22 ans, impressionne immédiatement Russell, qui le traite comme son égal. Les deux hommes ont des débats typiques de logicien et de métaphysicien : « Mon Allemand s’est montré très raisonneur et ennuyeux. Il a refusé d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce » (lettre de Russell à sa maîtresse, Lady Ottoline Morrell). L’échange dépasse le strict cadre de la pensée, et Wittgenstein ne cache pas à son mentor ses tendances dépressives et ses pulsions suicidaires : « Il avait l’habitude de venir chez moi à minuit et de marcher des heures de long en large comme un ours en cage. En arrivant, il annonçait qu’en sortant de chez moi il se suiciderait… » (Russell, Portraits From Memory). La détresse morale de Wittgenstein est liée à sa découverte des abîmes théoriques de la logique – « La logique, c’est l’enfer ! », a coutume de dire Russell – et à un sentiment de culpabilité qu’il ressent à cause de son homosexualité naissante.