Nicole Kidman n’existe pas
© Sophie Leblanc pour PM
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 6 de Philosophie magazine « 6 - février 2007 », en kiosque le 25 janvier 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Une nouvelle inédite d’Éric Chevillard
Je sais que cette déclaration fera des envieux, mais qu’importe : je connais personnellement Nicole Kidman. Des envieux et des incrédules, je m’en moque, puisque c’est la réalité, j’ai la chance et le privilège de connaître personnellement Nicole Kidman et c’est à chaque fois que je la vois le même enchantement. Quelle femme délicieuse ! Miracle de roseur et de blondeur toujours recommencé ! Le fin réseau azuré des veines qui palpitent sous la peau diaphane de sa gorge et de ses tempes, ses épaules de biscuit délicatement marquées d’éphélides, j’en pleurerais. Nicole est limpide comme une eau, comme un livre : elle rougit jusqu’au front, c’est l’émotion qui l’envahit ; elle pâlit jusqu’aux pieds, c’est une pensée qui la visite. Je connais personnellement Nicole Kidman, ça fait toujours son petit effet quand je l’annonce et, cependant, tout ne va pas pour le mieux entre nous.
Car, enfin, Nicole Kidman ne me connaît pas, elle. Et mon affliction aussitôt se double de perplexité : quelle peut être la conscience d’un monde sans moi ? Qu’est-ce qu’un tigre, un arbre, une tour, sans ce contexte ? Il n’y a d’autres miroirs que celui qui me renvoie mon image. Le monde est petit pour Nicole Kidman, un avion la dépose où elle veut et la ramène chez elle dans la demi-heure. Mais qu’est-ce que l’Australie, dans un monde où je ne suis pas ? Qu’est-ce que l’Afrique indépendamment de moi ? Et comment concevoir la Chine sans tenir compte du fait de mon existence ? Quel sol virtuel foule donc Nicole Kidman ? Dans quelle illusion vit-elle ?
Je ne cherche pas à me donner de l’importance. Je constate simplement, froidement, que la réalité est modifiée par ma personne et que les choses sont telles uniquement parce que je pèse sur elles de tout mon poids. Rien n’échappe à mon influence. Nicole Kidman ignorant tout de moi est également dupe de tout le reste. Sa vie entre les prises relève du même mensonge : cinéma. On croit volontiers que Nicole Kidman possède tout ce qui est enviable, la beauté, le talent, la gloire, la fortune et, pourtant, elle ne possède rien : elle ne me connaît pas. Elle rêve au milieu des chimères. Elle se fait des idées. Elle peut disparaître elle-même à tout moment, se dissiper comme un songe. Son évanescence n’annonce-t-elle pas son évanouissement ?
« Il suffirait que je cesse de penser à elle pour qu'elle s'éteigne, comme une bougie dans un courant d'air »