La lettre du mardi

Mort de Renee Nicole Good : le stigmate de la “salope”

Temps de lecture : 4 min

Mort de Renee Nicole Good : le stigmate de la “salope”

Un agent de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) a abattu Renee Nicole Good, 37 ans, dans les rues de Minneapolis le 7 janvier, provoquant d'énormes protestations et l'indignation des dirigeants locaux qui ont rejeté les affirmations de la Maison Blanche selon lesquelles elle était une terroriste nationale. © Kerem Yucel / AFP

« “Fucking bitch !” : l’insulte est clairement audible sur la vidéo postée en fin de semaine dernière sur les réseaux sociaux. Un agent de l’ICE, la police de l’immigration étatsunienne, vient de tirer sur Renee Nicole Good, 37 ans, qui se trouvait au volant de sa voiture dans les rues de Minneapolis. Mortellement touchée à la tête, elle ne peut empêcher son véhicule de s’encastrer quelques mètres plus loin. Le policier meurtrier filme lui-même l’altercation, alors qu’il n’en a pas le droit. Son premier réflexe est de se féliciter d’avoir atteint une cible qui n’avait plus rien d’humain à ses yeux.


Les gars, il s’agirait de se décider. On ne peut pas vouloir tout et son contraire. À savoir : rechercher fébrilement des contenus “pour adultes” hashtagués de tout un tas d’épithètes fleuris, afin de se soulager en deux minutes chrono parce que le n+1 a encore collé une réunion à 18h30, et cracher son dépit sur la première passante venue en employant le même vocable. Je ne pense pas prendre beaucoup de risque en avançant que 100 % des femmes ont déjà été l’objet de cette insulte, en anglais ou dans sa version française, alors même qu’elles se contentaient de marcher dans la rue, de faire leurs courses, de garer une voiture, de porter un short par 35 degrés, de réclamer une augmentation, de regarder par la fenêtre, de désirer plusieurs personnes en même temps, de commander un plat bien gras, de dire non, voire merde à quelqu’un, de faire un peu la gueule, de se baisser pour ramasser un truc, d’avoir leurs règles, de ne plus en avoir envie, de boire un shot, voire deux, de bâiller… Bref, d’exister.  

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En sa qualité de femme, Renee Nicole Good était donc une salope – voire une sale conne ? Pour un peu, on s’y perdrait. Cela n’avait rien à voir avec son talent de poétesse, son concubinage avec une femme après la mort de son mari, ses convictions de citoyenne anti-Trump et anti-harcèlement de personnes qui n’ont d’autre tort que celui de ne pas avoir la peau blanche. De tout cela, l’homme en uniforme n’avait certainement aucune connaissance. Renee Nicole Good n’était même pas en colère. Comme on l’entend toujours sur la même vidéo tournée par l’agent de l’ICE, elle lance à son futur meurtrier sur un ton plutôt serein, en souriant : “Mec, je suis pas fâchée contre toi.” Rien qui ne puisse toutefois changer l’équation dominante dans la tête de l’agresseur : femme = (potentielle) salope. Ce d’autant plus que la compagne de Good se fout un peu de sa gueule en le qualifiant de “big boy”.

Ramenées à un corps

Car le mot “salope” n’est pas uniquement une insulte circonstancielle, liée à une action ou un comportement précis. Il est un stigmate. En régime patriarcal, il frappe toutes les femmes, peu importe leur situation sociale, leur couleur de peau, leur orientation sexuelle ou leur apparence. Car sous ce régime, les femmes sont avant tout des corps, quoi qu’elles disent ou fassent. En quoi la salope diffère-t-elle de la connasse par exemple ? On se méfie de la première qui cache toujours bien son jeu et demeure insaisissable, quand on montre de l’indulgence, de la patience, pour celle dont la méchanceté reste corrigible. Comme la pute ou l’allumeuse, la salope joue de sa désirabilité, de ses “appas” pour berner les hommes, victimes autoproclamées de la perversion féminine. Dans Allumeuse. Genèse d’un mythe (Seuil, 2024), Christine van Geen remarque que l’allumeuse est à la fois “fille facile et fille difficile”, dans une contradiction piège qui permet de n’exclure aucune femme. “Les femmes allument, c’est leur nature. Cela ouvre un droit sur leur corps”, poursuit-elle. Ce même corps fera l’objet d’un slut shaming, d’une stigmatisation par la honte, pourvu qu’il ait fauté ne serait-ce qu’une fois. C’est ce dont témoigne Ovidie dans un essai qui vient de paraître, Slut shaming. Faire payer les femmes (La Découverte). La véritable perversion est là : quand bien même elle est encouragée par un univers esthétique et économique qui valorise ce qu’on appelait dans les années 1990 le “porno chic”, la “faute” n’est pas un accident réparable, pardonnable, mais est la conséquence de ce que l’on continue de considérer archaïquement comme une “nature féminine”. De ce fait, la punition est un traitement “naturel” applicable à toutes. 

Allumer la colère

Dans le même registre, “salope” est une insulte à caractère sexuel, quand bien même elle serait employée en dehors de ce contexte – le salaud au masculin, lui, dispose de lettres de noblesse (im)morales. Parce que le regard masculin, le male gaze prime encore, les femmes demeurent prisonnières du soupçon de séduction, de tromperie, de duplicité, de manipulation, coincées entre des injonctions contradictoires, “séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir […], mince mais pas névrosée par la nourriture”, pour reprendre les mots de Virginie Despentes dans King Kong Théorie (Grasset, 2006). Toujours objet d’un regard et jamais sujet, le corps de la femme-salope mérite commentaire, approbation – lorsqu’il coche les cases du fantasme – ou punition – lorsqu’il tente une vague émancipation –, voire annihilation lorsqu’il se met en travers du chemin d’un homme armé. Si le sort de Renee Nicole Good a bien allumé quelque chose, c’est en tout cas la colère de toutes ses salopes de sœurs.  »