Stratégie 1 : exit

Partir, c’est vivre un peu plus

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Cet article est issu du numéro 85 de Philosophie magazine « 85 - décembre 2014-janvier 2015 », en kiosque le 27 novembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous sommes nombreux à avoir envie de tout plaquer, comme l’ont fait nos trois témoins. Mais pour aller où ? Vers d’hypothétiques ailleurs ou pour trouver refuge loin du monde ? Guide de survie à l’usage de ceux qui souhaitent faire le grand écart.

Face à l’adversité, il existe deux stratégies d’évitement principales qui sont, malheureusement, trop souvent confondues : la fuite et le retrait. Elles n’offrent pas les mêmes attraits et n’exigent pas les mêmes qualités. La première tient presque tout entière dans l’impulsion qui nous fait partir, quitter la situation d’adversité, voire de souffrance ; la seconde s’inscrit dans la durée, elle s’abreuve à l’envie de « vivre caché » pour être heureux et nécessite de l’endurance. Certains, par romantisme naïf, s’imaginent que la fuite peut être une stratégie pérenne, qu’on peut passer sa vie à zigzaguer entre les contraintes et les éviter toutes. C’est évidemment contestable et il n’y a pas loin du zigzag aux errements ou au lâche louvoiement ; mais, s’il paraît absurde de multiplier les fuites, il y a de bons arguments pour choisir de vivre en marge, loin des centres de pouvoir. Maintenant, essayons d’approcher de plus près ces deux comportements, en commençant par la fuite.

 

La meilleure façon de sauver le bateau ?

C’est par une métaphore maritime que le neurobiologiste et essayiste français Henri Laborit ouvre son Éloge de la fuite, qui fut un best-seller au mitan des années 1970 et n’est plus guère lu ni cité aujourd’hui : lorsqu’un bateau « ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route », il peut choisir « la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile ». Ainsi, « la fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers ».

Au-delà du charme de l’image, la démarche de Laborit – les amateurs de cinéma se souviennent de l’avoir vu exposer ses idées dans Mon oncle d’Amérique (1979) d’Alain Resnais – est intéressante ; contrairement à beaucoup de spécialistes du cerveau, il ne verse pas dans un réductionnisme un peu simpliste, qui voudrait expliquer toutes nos représentations abstraites par des connexions neuronales et des mécanismes biologiques, mais développe un anti-idéalisme de médecin. Prolongeant la démarche d’un Nietzsche, il fait passer la morale au second plan, derrière la physiologie. À ses yeux, chaque homme n’a qu’une motivation simple et néanmoins vitale, celle de « rester normal par rapport à soi-même », autrement dit de conserver la possibilité d’agir conformément à ses propres pulsions, et cela malgré le fait que la société existe, que les autres occupent la majeure partie du territoire et limitent les possibilités offertes à l’individu. Comment rester en adéquation avec ses propres désirs sans se soumettre à la loi du nombre ni aux convenances sociales, qui nous imposeraient si on les écoutait toutes un régime de perpétuelle frustration ? Laborit propose d’éviter l’affrontement, car « de ce dernier surgira forcément une échelle hiérarchique de dominance ». Nul ne triomphe longtemps ni en toutes circonstances ; opter pour le choc frontal, c’est s’exposer à perdre souvent. Dans le même élan, Laborit déconseille la révolte, qu’il balaie en quelques lignes assez frappantes : « Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. » Dans le vocabulaire de Laborit, la « généralité anormale », ce sont les autres, considérés du point de vue de chacun. Reste la fuite.

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