Théâtre

Défaire le mur

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© Christophe Raynaud De Lage

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Cet article est issu du numéro 134 de Philosophie magazine « Pourquoi sommes-nous si fatigués ? », en kiosque le 24 octobre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec Le Présent qui déborde, second volet d’un diptyque inspiré par l’Odyssée, Christiane Jatahy mêle les chants d’Homère aux récits actuels d’exilés. Un spectacle hybride, entre théâtre et documentaire, qui interroge notre rapport à la frontière, à voir à partir du 1er novembre au Centquatre à Paris avant une tournée européenne.

Que reste-t-il à l’exilé, quand le rapport au passé est devenu illisible, que le futur est hypothéqué ? Voici la question posée par Christiane Jatahy dans Le Présent qui déborde, second volet d’un diptyque consacré à l’Odyssée, entamé avec Ithaque. Pour y répondre, la metteuse en scène s’est rendue en Palestine, au Liban, en Grèce, en Afrique du Sud et jusque dans la forêt amazonienne, au Brésil. Elle y a rencontré ceux que l’histoire a mis sur les routes et retenu aux frontières. « C’est peut-être une pièce, mais ça débute comme un film », prévient-elle. En effet, un large écran se dresse comme un mur, seul au milieu de la scène, à quelques mètres des premiers fauteuils. Sur cet écran sont projetés des récits d’exilés auxquels s’ajoutent les chants d’Homère. Car Christiane Jatahy a invité ces témoins à mêler leurs expériences personnelles aux mots du poète afin de les inscrire dans une épopée collective. Documentaire ou fiction ? Théâtre ou cinéma ? Décider n’est pas utile. Depuis l’écran, les interlocuteurs filmés s’adressent au public. Depuis les gradins, des acteurs et des musiciens en chair et en os leur répondent. La frontière érigée sur scène n’est donc pas un mur mais une surface d’échange, une interface poreuse offrant un point de friction avec le monde, entre le passé du film et le présent du chœur. Dans son livre Éloge des frontières (Gallimard, 2010), le philosophe Régis Debray distingue ainsi le mur qui « interdit le passage » et la frontière qui « le régule ». Comparant la frontière à la peau, il rappelle qu’une « frontière reconnue est le meilleur vaccin contre l’épidémie des murs ». Parce qu’elle convoque des récits personnels, la représentation n’échappe pas aux élans pathétiques. La forme hybride du spectacle et les invitations à y participer peuvent laisser perplexe. Il reste la capacité de Christiane Jatahy à instruire sur scène l’histoire de ce présent qui est le nôtre, « si omniprésent qu’il en déborde », en doublant la brutalité des faits d’une franche épaisseur émotionnelle. La seule à même de pousser à l’action ?

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