Régis Debray: “Walter Benjamin, une sentinelle qui peut encore sonner l’alarme”
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 97 de Philosophie magazine « Peut-on choisir ses désirs ? », en kiosque le 18 février 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors que l’Opéra de Lyon s’apprête à mettre en scène "Benjamin dernière nuit", l’opéra qu’il a écrit sur la fin tragique du philosophe à la frontière franco-espagnole en 1940, Régis Debray revient sur son itinéraire et la portée de "Sur le concept d’histoire".
Walter Benjamin en 5 dates
- 1892 Naît à Berlin, en Allemagne
- 1915 Rencontre Gershom Scholem
- 1921 Acquiert l’aquarelle de Paul Klee, Angelus Novus
- 1933 Fuit le régime nazi et s’installe à Paris
- 1940 Meurt d’une overdose de morphine à Port-Bou, à la frontière franco-espagnole
Quelle image retenir de Walter Benjamin ?
Régis Debray : Multi-identitaire sans papier d’identité, maladroit, aboulique, inadapté… La vie de Benjamin ne fut qu’une suite de déboires : aucun livre publié, aucun pays qui l’adopte pour sien, personne, y compris ceux qui se déclarent ses amis – comme Adorno ou Horkheimer, les fondateurs de l’École de Francfort –, qui ne veut publier ses articles. Jusqu’à cette dernière traversée, où épuisé, souffle au cœur et valise à la main, celui qui n’a que 50 ans mais passe pour un vieux monsieur, est confronté à un dernier aléa et n’a plus la force de le surmonter. Il se suicide le 26 septembre 1940 à Port-Bou pour ne pas être reconduit de l’autre côté de la frontière où les autorités de Vichy n’auraient pas manqué de s’emparer de lui, en sa triple qualité de juif, de communiste et d’apatride, pour le remettre à la Gestapo. C’est le moment le plus noir de l’histoire européenne. Tout n’est que défaites et catastrophes. Le pacte germano-soviétique a achevé de ruiner, pour un communiste allemand, tout espoir de résistance. Il abandonne. Et pourtant le destin et l’œuvre de Benjamin ont survécu à l’abîme. Sa tombe, à Port-Bou, est flanquée d’un monument nommé Passages : inauguré dans les années 1970 par le président de la République fédérale d’Allemagne et un représentant de l’État d’Israël, il a contribué à la réconciliation symbolique entre les deux nations. Dans le monde intellectuel, son œuvre, longtemps ignorée ou minorée, est devenue depuis quelques décennies l’objet d’un véritable culte. On découvre qu’il est le plus original et le plus subtil des auteurs de l’École de Francfort, qu’il a saisi la portée métaphysique de la photographie et du cinéma – dont il fait un incubateur du fascisme –, aussi bien que l’importance philosophique des jouets pour enfants ou le rôle des passages dans la naissance de la ville moderne. Et, pourtant, ce n’est pas le précurseur de la critique culturelle, l’auteur célébré de L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, que je trouve le plus intéressant. C’est l’auteur des dix-huit thèses sur le concept d’histoire, son testament écrit au printemps 1940 que Hannah Arendt a pu, par miracle, emmener avec elle en exil. Il y apparaît comme une sentinelle qui peut encore sonner l’alarme, soixante-quinze ans après sa mort.