Pendant que j’y pense / novembre 2019

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Cet article est issu du numéro 134 de Philosophie magazine « Pourquoi sommes-nous si fatigués ? », en kiosque le 24 octobre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Comment dire ? Comment faire entendre une autre histoire lorsque la chose dont on parle a été ligotée par les mots comme un cerf-volant parti en sucette s’entortille dans ses fils ? Nous disons « question des migrants », « crise des réfugiés », « accueil », « hospitalité », et nous voilà piégés. Il n’y a plus qu’à se taire, puisque personne ne sait de quoi l’on parle. Et laisser les politiques dire « humanité » tandis que coulent les barques en Méditerranée. C’est une manière : se taire et agir comme on pense, chacun rendu à sa propre éthique. Accueillir un migrant chez soi, l’aider à obtenir l’asile, donner du pain et du café… Autre manière : rendre l’hospitalité célèbre. Les récits d’expérience ne manquent pas. Ils disent en actes l’inconditionnel, les rencontres, les destins, les joies, les doutes, l’épuisement. Ces témoignages sont précieux. Mais en les étouffant d’éloges (émouvants, édifiants…), on les rend très compatibles avec « le problème de l’immigration » qu’ils illustrent. Le piège encore. Sortir du piège, débrouiller l’écheveau fil après fil, c’est ce que tentent l’écrivaine Marie Cosnay et le philosophe Mathieu Potte-Bonneville dans leur très beau livre Voir venir. Écrire l’hospitalité (Stock, 280 p., 19€). L’une depuis le Pays basque, l’autre depuis le nord de Paris, chacun y accueillant des migrants, ils partagent le même pressentiment du pire. Ils ne renoncent pas aux mots, ils discutent de la valeur de l’anecdote, de la métaphore, de la comparaison pour élargir les histoires, ils lisent Ovide (que l’une a traduit) ou Foucault (dont l’autre est nourri). Entre l’ivresse de l’Idée (« pas de migrations » ou son envers « tout est migration ») et l’étourdissement des « claques de réel » qu’apportent les exilés,  il se tiennent « en suspens ».