Théâtre

Peter Brook dans la tête des synesthètes

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Peter Brook dans la tête des synesthètes

The Valley of the Astonishment au Théâtre des Bouffes du Nord © Pascal Victor - ArtComArt

[Actualisation : reprise du jeudi 24 novembre au vendredi 23 décembre 2016, aux Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris] Peter Brook présente sa nouvelle création au Théâtre des Bouffes du Nord intitulée “The Valley of the Astonishment”. Il y explore les méandres du cerveau et de la mémoire, explorant les ressorts de la synesthèse, cette extraordinaire capacité à associer tous les sens.

 

Un A rouge, un E bleu, des chiffres à chapeau ou à moustache, des sons colorés sur un espace vide. Ce n’est pas de l’art conceptuel ou abstrait, mais la nouvelle création de Peter Brook. Quelques années après avoir créé L’Homme qui, d’après le roman à succès d’Oliver Sacks, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, le metteur en scène anglais reprend l’exploration des méandres du cerveau. Il met en scène l’expérience des synesthètes, ces individus dotés d’une sensibilité exceptionnelle et d’une capacité rimbaldienne à associer la couleur, les images, le goût et les sons.

The Valley of Astonishment. Une recherche théâtrale, le titre du spectacle, est inspiré par le grand poème persan de Farid al-Din Attar, La Conférence des oiseaux, dans lequel trente oiseaux doivent achever leur recherche en parcourant sept vallées escarpées. Avec ce conte en guise de fil rouge, dont quelques extraits émaillent le spectacle, Peter Brook traverse aujourd’hui la vallée de l’étonnement, l'étonnement suscité par les ressorts et les gouffres extraordinaires du cerveau humain.
 

The Valley of Astonishment - Aperçu de création from Théâtre des Bouffes du Nord on Vimeo.

 

Sur scène, rien qu’un carré blanc, vierge, dessiné au sol, quelques chaises et rien de trop, conformément au dépouillement esthétique de Peter Brook : il a fait de « l’espace vide » son motif de création, avec la conviction que l’espace simplifié donne champ libre au « théâtre immédiat », proche du spectateur, et à l’expression la plus franche du comédien.

Et quels comédiens ! Sur scène, ils sont trois : Marcello Magni, Jared McNeill et la remarquable Kathryn Hunter. Tous trois jouent tour à tour les thérapeutes et les synesthètes, dans une série de brèves études de cas qui tissent la trame du spectacle. De cette suite de récits épurée, qui pourrait paraître simpliste voire répétitive, de cette forme d’évidence qui déconcerte, jaillissent des éclats d'émotion.

Ainsi lorsqu’une patiente à la mémoire surdéveloppée interprétée par Kathryn Hunter témoigne de son terrible accablement : propulsée sur la scène d’un théâtre pour y jouer un numéro – elle relève la gageure de se souvenir sur le vif de longues listes incongrues – elle ne parvient plus à débarrasser sa mémoire. La jeune femme se figure en effet des objets dans des lieux connus, dans une maison, un jardin, des rues, des villes qui lui sont familiers, et y dresse un parcours où prend place chacun des items à se remémorer. À force de se produire de cabarets en music-hall, pour y retenir des articles hétéroclites, chacun des recoins de sa géographie mentale finit par être encombré d’objets qu’elle ne parvient pas à effacer. Elle suffoque sous le poids de sa propre mémoire. Comment la perdre et réaménager l’espace vide qui permette à l’existence de se poursuivre ? Le tragique supplante l’étonnement, et le paradis fait place à l’enfer.

 

« La perception synesthésique est la règle »

Maurice Merleau-Ponty

Comment expliquer qu’une telle évocation suscite une telle émotion ? Peter Brook esquisse une explication dans La Qualité du pardon, un essai tout juste paru. Il écrit : « Un mot peut être plus qu’un gant. C’est un aimant. Posé sur un espace vide à l’intérieur, il peut, quand il est dit, amener à la surface un matériau enfoui dans l’inconscient. Et, dans quelques moments rares et forts, il peut tirer avec lui le matériau que se partage l’humanité. »

Ce matériau amené en partage sur la scène des Bouffes du Nord par Peter Brook, magnifié par des comédiens exceptionnels, nous est étonnement familier. Pourquoi ? Peut-être, comme le montre le philosophe Maurice Merleau-Ponty, car ce phénomène n’est pas l’exception. « La perception synesthésique est la règle » écrit-il, insistant sur le caractère unitaire de la sensibilité. Toute expérience serait perpétuellement multisensorielle, fondée sur la perception d’un « corps-esprit » dans l’action.

Peter Brook, aidés de deux musiciens qui ajoutent le son aux couleurs des mots des comédiens, explore cette hypothèse, progressant à tâtons dans les sinuosités du cerveau humain et du sens commun. « Nos pieds avancent solidement sur terre mais à chaque pas nous pénétrons dans l’inconnu », conclut-il en guise de morale à cette traversée.