États-Unis
Peter Thiel, le virage complotiste (pas si nouveau) du magnat de la Silicon Valley
Trump Tower, New York (États-Unis), le 14 décembre 2016. Donald Trump avec Peter Thiel, cofondateur de PayPal et membre du conseil d’administration de Facebook, lors d’une réunion avec des grands patrons du secteur technologique. © Shannon Stapleton /Reuters
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« Le retour de Trump à la Maison-Blanche augure l’apokálypsis des secrets de l’ancien régime », affirmait il y a quelques jours le magnat de la Silicon Valley Peter Thiel dans un texte d’intervention. Conjuguée à l’idée que la vérité allait être enfin faite sur l’assassinat de Kennedy ou la création du Covid par les laboratoires pharmaceutiques, l’intervention est apparue comme un virage complotiste d’une personnalité qui se revendiquait jusqu’ici du conservatisme de Leo Strauss et de René Girard. Mais en relisant ses textes, on s’aperçoit de la stupéfiante continuité d’une trajectoire idéologique qui en dit long sur le climat intellectuel qui s’ouvre avec le retour au pouvoir de Trump.
Difficile de s’y repérer, dans le parcours idéologique de Peter Thiel. Si le magnat de la Silicon Valley, cofondateur de Paypal et créateur de la société de big data Palantir Technologies, aime se présenter comme un intellectuel, on peine de prime abord à saisir la cohérence de sa réflexion.
- Il y a dix ans, dans nos colonnes, il évoquait face au philosophe Pierre Manent, son intérêt pour la pensée de Leo Strauss, référence des néoconservateurs Américains. Il racontait : « J’ai étudié la philosophie à l’université Stanford à la fin des années 1980. […] C’est dans ce contexte que je suis tombé sur les livres de Leo Strauss, le maître d’Allan Bloom, qui défendait l’idée que les œuvres classiques nous permettent de prendre connaissance des questions permanentes qui doivent toujours être réactualisées. J’ai été très frappé par la distinction qu’il traçait entre la vérité et la convention […]. Cette distinction continue d’être opérante aujourd’hui : pour ne prendre qu’un exemple, l’économie fonctionne sur des mythes auxquels tout le monde croit, mais qui peuvent être éloignés de la vérité. » En 2007 déjà, il publiait un article au titre éloquent : « The Straussian Moment » (2007).
- Plus récemment, Thiel s’est fait, comme nous le racontions, l’un des porte-parole du mouvement libertarien. Au cœur du monde des nouvelles technologies, il lançait en 2021 cette formule lapidaire : « La crypto[monnaie] est libertarienne, l’intelligence artificielle [IA] est communiste ». Comprenez : l’IA est un moyen de contrôle qui peut être aisément instrumentalisé par des pouvoirs totalitaires. La cryptomonnaie, au contraire, offre la possibilité d’une coordination humaine décentralisée, qui se passerait de la nécessité d’un garant, d’un tiers de confiance. Elle participerait, de ce fait, à l’érosion du pouvoir institué de ces tiers de confiance, au premier chef celui de l’État, qui, pour Thiel, comme pour tous les libertariens sont une menace pour la liberté spontanée des individus. Le libertarisme revendiqué de Thiel ne l’empêchera pas de désavouer un des supposés grands principes du capitalisme libéral : « La concurrence, c’est pour les losers » ; le cœur de l’économie, ce sont les monopoles.
- Aujourd’hui, c’est dans le complotisme apocalyptique que verse celui qui inspire le nouveau vice-président, J. D. Vance. Il signait, il y a quelques jours, une tribune dont le titre est au moins aussi étrange que le contenu : « Le retour de Trump à la Maison-Blanche augure l’apokálypsis » (traduit par Le Grand Continent). Il faut entendre, dit-il, l’apocalypse au sens étymologique : celui de révélation et non de catastrophe. Nous assistons, affirme Thiel, aux « dernières semaines crépusculaires de notre interrègne ». « Le retour de Trump à la Maison-Blanche augure l’apokálypsis des secrets de l’ancien régime », grâce aux « déclassifications fragmentaires de documents » ; tout va bientôt être révélé : la vérité sur l’affaire Epstein, sur l’assassinat de Kennedy, sur le Covid, etc. Si cette grande révélation n’a pas eu lieu lors du premier mandat de Trump, c’est, pour Thiel, que le président croyait encore à la possibilité d’un « État profond de droite » qui prendrait la place de l’intelligentsia de gauche et continuerait à administrer dans l'ombre l'Amérique. Il en va tout autrement aujourd’hui : plutôt que l’ombre, la lumière. La vérité seule, aveuglante et crue, peut tout remettre à plat. « Les révélations de la nouvelle administration n’ont pas besoin de justifier la vengeance — la reconstruction peut aller de pair avec la réconciliation. » Aux yeux de Thiel, Trump porte en un sens l’esprit originel d’Internet : la liberté de l’information, que se sont efforcés d’étouffer les « gardiens des secrets de l’ère pré-Internet […] – les organisations médiatiques, bureaucraties, universités et ONG financées par l’État qui délimitaient traditionnellement la conversation publique. » Pour Thiel, « l’apokálypsis est le moyen le plus pacifique de résoudre la guerre menée par l’ancien régime contre Internet. » S’ouvre, au bout de l’interrègne, un nouveau futur. « L’avenir exige des idées nouvelles et étranges. »
Retour sur le « moment straussien » de Peter Thiel
Difficile, on l’a dit, de discerner le fil rouge de cette trajectoire idéologique. Pourtant, si l’on remonte à 2007, on s’étonne de voir déjà apparaître discrètement, dans l’article « The Straussian Moment », l’idée d’apocalypse. Comment surgit cette idée ? Il faut, pour le comprendre, ressaisir l’architecture du texte, qui s'ouvre sur une évocation du 11 septembre. Face à cet événement, la modernité libérale, héritière des Lumières, se trouve désemparée : elle ne comprend plus la violence métaphysico-religieuse. En effet, cette modernité est caractérisée par l'oubli, ou l’oblitération, des grandes questions sur la nature de l'homme et sa destination, sur le du bien et du mal, etc. « Depuis le siècle des Lumières, la philosophie politique moderne s’est caractérisée par l’abandon d’une série de questions qu’une époque antérieure avait jugées centrales : Qu’est-ce qu’une vie bien vécue ? Que signifie être humain ? Quelle est la nature de la cité et de l’humanité ? Quelle est la place de la culture et de la religion dans tout cela ? Pour le monde moderne, la mort de Dieu a été suivie de la disparition de la question de la nature humaine. »