La lettre du mardi
Petite radiographie du “parler Raphaël Quenard”
L’acteur Raphaël Quenard. © Cyril Lestage/Maxppp
« Il est partout. Raphaël Quenard, acteur, réalisateur de documentaires et désormais écrivain, caracole en tête des ventes de livres avec Clamser à Tataouine (Flammarion, 2025). Son phrasé singulier en a surtout fait une star des plateaux télé et des réseaux sociaux. Pourquoi son style plaît-il tant ? Et comment interpréter ce succès ?
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“Des fois, j’arrive à bien tenir la corde du sacrifice. C’est le truc le plus jouissif que tu puisses avoir. T’arrives à des moments où ton cerveau a la vélocité que t’attends de lui, tatataaa. Et puis après, bam, rechute. Mais c’est des cycles. J’arrive pas à comprendre les gens qui ont un niveau de stabilité comportementale toujours pareil. Y’a pas une soirée avec une glissade qui est faite, et ils se laissent embarquer dans une mauvaise sauce jusqu’à en sortir en lacets de souliers.” Si je vous avais lu ce passage avec une voix d’homme légèrement enrouée et un accent mi alsacien-mi berrichon, vous auriez sans doute reconnu Raphaël Quenard. Ces phrases sont extraites de son récent “Small Talk” avec David Castello-Lopes, pour Konbini. Elles me semblent bien résumer le “parler Quenard”. Je dégagerais quatre éléments pour le définir.
Le style Quenard est d’abord un mélange inhabituel de gouaille populaire et de formulations étudiées. Son vocabulaire fait dialoguer les registres de langue, comme s’il arrivait à voyager oralement entre différentes classes sociales. Les “trucs”, “bam”, absences de négation, cohabitent avec la “vélocité” du cerveau ou la “stabilité comportementale” de ses congénères. Est-ce sa manière de vouloir plaire au plus grand nombre, sans choisir un public au profil bien ciblé ? Ou les résidus d’un ancien premier de la classe, dont on apprend dans cette interview qu’il a eu 17,3/20 au bac, et qui ne veut pas cesser d’impressionner la galerie en “faisant montre” (expression qu’il adore) de l’étendue de son lexique ? Peut-être un peu des deux. Dans tous les cas, ce fils d’ingénieur, issu de la classe moyenne, se plaît à brouiller les pistes.
L’autre hybridation qu’il opère par le langage comporte une dimension plus historique. Certes, Raphaël Quenard joue (ou surjoue) au titi parisien, avec des expressions qui semblent tout droit venues d’un film d’Arletty. Typiquement, un “en lacets de souliers” qui se retrouve au beau milieu d’une interview avec la fine fleur de la pop culture française. Mais il ne s’en tient pas là : il emprunte autant aux classes populaires de jadis qu’à celles d’aujourd’hui. Ainsi, l’obscure et obsolète expression “en lacets de souliers” s’entrechoque avec la “mauvaise sauce”, synonyme de “galère” chez les jeunes de 2025. Qu’ils soient conscients ou pas, ces alliages réconcilient symboliquement deux jeunesses qu’on a tendance à opposer : les “jeunes de banlieue” d’aujourd’hui, marqués par la diversité ethnique, et les “jeunes Blancs” d’hier.
En outre, Raphaël Quenard a verbalement l’art du suspense. La lenteur de son débit tranche avec les phrasés vifs calibrés pour les réseaux sociaux. L’acteur se traîne à l’oral, fait des pauses, se reprend, pas seulement pour réfléchir à voix haute, mais parce que chaque temps suspendu donne lieu à une attente. Quand il parle, on espère un rebondissement. Et il arrive bien souvent : “Tiens, que fait ce mot ici ?!” Mais cette attente a aussi quelque chose d’un affût, d’un sourd jugement. Dès que l’acteur part dans une de ses logorrhées, je me dis : “Oh la la, où il s’embarque encore ? Il va pas s’en sortir...” J’ai limite peur de l’accident, d’une effroyable faute de français. Par exemple, ici : pourquoi “vélocité” du cerveau et pas “sagacité” ? Il y a débat. En réalité, peu importe. L’acteur retombe sur ses pattes – ou alors la faute garde, au pire, quelque chose de saugrenu qui la rend poétique et charmante.
Enfin, je crois que le succès de ses prises de parole publiques tient à une éthique de la conversation particulière. Raphaël Quenard semble s’efforcer de remplacer un mot attendu par un synonyme étonnant, pour ne jamais lasser le public, et lui donner l’impression d’exister tout entier. Ainsi, il ne parle pas “d’écart de conduite” mais de “glissade” ; pas de “se sacrifier” mais de “tenir la corde du sacrifice”. Cette attention portée à chaque mot témoigne, en regard, d’une attention portée à son auditoire : en tâchant de se montrer unique, l’acteur veut nous donner le sentiment que nous méritons son effort et que nous sommes tout aussi uniques que lui. En somme, Raphaël Quenard se présente en esprit courtois – quand bien même ses phrases sont parfois vulgaires et que son livre, très violent, s’évertue à choquer le lectorat.
Raphaël Quenard veut qu’on le prenne pour lui et pour personne d’autre. Cela peut paraître banal comme désir, a fortiori de la part d’un artiste, mais à l’heure des séquences promo lissées, de la langue de bois politique et des textes générés par IA, la démarche fait du bien. Gare, toutefois, à la saturation. Car entre cultiver son style et devenir une caricature de soi-même, il y a une frontière ténue que Raphaël Quenard pourrait vite franchir. »