Bac philo 2024
Peut-on perdre son humanité ? La dissertation de Laurence Devillairs
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Les candidats au bac spécialisés en Humanités, Littérature, Philosophie (HLP) ont eu à traiter un magnifique sujet de philosophie cette année : « Peut-on perdre son humanité ? »
Nous avons demandé à la philosophe Laurence Devillairs de traiter cette question, dans une forme libre. Voici sa réflexion, inspirée.
« Comment pourrait-on perdre ce qui nous définit ? Comment l’homme parviendrait-il à ne pas être humain ? La question paraît ne revêtir aucun sens : perdre son humanité est une impossibilité. Mais, précisément, la philosophie interroge ce qui semble impossible, à peine pensable. C’est ce qui fait son caractère à la fois dérangeant et visionnaire. Ce qui est dérangeant dans le questionnement présent est que l’humanité ne serait pas une caractéristique fixe et inaliénable : on pourrait la perdre ou la regagner. L’humain serait une histoire – une tragédie peut-être.
Ni ange, ni bête mais sans cesse tenté par l’un et l’autre, l’être humain est ce qui peut manquer d’humanité. Soit qu’il la ravale en faisant la bête, soit qu’il aspire à la dépasser en jouant à l’ange. Dans les deux cas, à en croire Pascal, ce que l’on rate, c’est ce “fragile” “entre-deux”, en quoi réside l’humanité, et qui “est la chose du monde la plus fragile” (Pensées, 1670, éd. de Ph. Sellier, 2000, fragment 185). L’humanité n’est ni un acquis – obtenu une fois pour toutes par l’éducation et la civilisation – ni un donné – qu’il soit biologique ou culturel. Elle pourrait donc se perdre. Ou bien reste-t-elle inaliénable, même dans ce qui la bafoue ? Car il n’y que l’humain pour se transformer en bête ou en ange. Pour faire le choix de ce qui le constitue.
La cruauté n’est-elle pas volonté de réduire un être à une “bête”, en-deçà de l’animalité, ou bien encore à une chose ? Que perd-on alors ? Sa liberté et sa singularité, l’une étant la condition de l’autre. Réduit au rang de “bête”, on perd sa dignité d’homme debout, bénéficiant d’un horizon au-delà du seul instant présent, et sa capacité à affronter, c’est-à-dire à juger, à refuser ou acquiescer. L’être humain réduit à l’état de bête n’a plus de mémoire ni d’avenir ; il vit dans les limites étroites de la survie. Lorsque lui sont refusés à la fois le jugement et la liberté, l’homme devient chose, sans plus ni fin ni même moyens, sans intériorité ni volonté.
Une chose ne compte pas. On peut la briser, en user et en abuser. Ce qui est alors perdu avec l’humanité, c’est la “personnalité” au sens que Kant confère à ce terme, c’est-à-dire celui d’autonomie, de capacité à se déterminer, à vouloir par soi-même : “La personnalité c’est-à-dire la liberté et l’indépendance vis-à-vis du mécanisme de la nature entière” (Critique de la raison pratique, 1788). Le bourreau perd lui aussi cette personnalité en la refusant à sa victime. Ce qui déshumanise est déshumanisé. Car nous sommes ce que nous nous donnons pour principe d’action, ce que nous respectons ou offensons. L’humanité dépend ainsi du bien et du mal, du meilleur et du pire dont l’humain est capable.
Elle ne peut être une caractéristique – biologique ou culturelle – puisqu’elle est un enjeu moral, la manière dont nous nous rapportons à ce qu’il est bien de faire et mal de laisser faire. Dès lors, l’humanité ne peut se perdre en tant qu’elle est le choix absolu – dont rien ne peut nous dispenser, et que rien ne peut excuser – que nous faisons de nous-mêmes et que nous faisons subir aux autres. Elle est ainsi, selon les mots de Primo Levi, “la lointaine possibilité de bonté” pour laquelle il vaut la peine “de se conserver humain”, même au cœur de la barbarie, de la plus extrême déshumanisation (Si c’est un homme, 1947).
Il se peut que ce soit alors la beauté des choses qui rappelle l’être humain à son humanité, ou bien encore l’attention d’un animal. C’est ce que montre Emmanuel Levinas dans un texte déroutant, où seul un chien est une personne : “Nous étions soixante-dix dans un commando forestier pour prisonniers de guerre israélites, en Allemagne nazie […] les autres hommes, dits libres, qui nous croisaient ou qui nous donnaient du travail ou des ordres ou même un sourire […] nous dépouillaient de notre peau humaine. Nous n’étions qu’une quasi-humanité, une bande de singes” (Difficile Liberté, 1995).
Ce qu’ils avaient perdu, ce n’est pas tant leur humanité que le monde, le fait d’avoir des relations et un ailleurs à imaginer, auquel se rapporter, pour lequel agir : “Nous n’étions plus au monde.” Mais dans ce désert, cette existence sans monde, “immonde”, vient à passer un chien : “Nous l’appelions Bobby […] Il apparaissait aux rassemblements matinaux et nous attendait au retour, sautillant et aboyant gaiement. Pour lui – c’était incontestable – nous fûmes des hommes.” L’humanité peut être refusée ou bafouée, mais elle ne peut se perdre tant qu’il reste un être, un chien, pour nous rappeler que chacun de nous est irremplaçable, “personnalité” libre et fragile. »