Entretien
Pierre Cassou-Noguès : “Ce qu’il reste à la philosophie, par rapport à toutes les autres sciences, c’est le récit”
© Pierre Cassou-Noguès
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Parti à vélo pour enquêter au plus près sur les effets de la crise environnementale, le philosophe Pierre Cassou-Noguès a parcouru près de 2 500 kilomètres le long des côtes françaises. Une partie de ce voyage, racontée en chroniques publiées en 2025 sur le site de Philosophie magazine, se prolonge aujourd’hui dans le livre Trait de côte (Philosophie magazine Éditeur). Entretien.
Pourquoi avoir choisi de faire ce périple à vélo ?
Pierre Cassou-Noguès : Je suis parti en vélo pour me confronter à cette crise environnementale en première personne. Les littoraux sont des régions particulièrement exposées : l’érosion des côtes, la submersion, les pollutions, etc. J’ai grandi sur les bords de mer, près du bassin d’Arcachon. Ce sont des paysages que je connais bien et qui vont être profondément modifiés. Certains vont même disparaître. Donc il s’agissait de confronter cette certitude scientifique générale du dérèglement climatique avec une expérience directe de ce qu’il se passe là-bas. Le point de départ, c’est une question : qu’est-ce que la philosophie peut dire de la crise environnementale ? Pour moi, la philosophie passe par un récit…
“Ce qu’il reste à la philosophie, par rapport à toutes les autres sciences… c’est le récit”
Dans votre livre, vous dites que la philosophie n’a pas de domaine empirique. Qu’entendez-vous par là ? Quelle est sa place aujourd’hui pour penser les défis écologiques et technologiques ?
La philosophie ne doit pas se substituer aux sciences pour penser la crise environnementale. Si je dis que les eaux vont monter de un mètre cinquante en 2 100, c’est de l’océanographie. Il vaut mieux regarder des articles de journaux ou les rapports du Giec pour le savoir. Si je dis que les gens veulent être protégés par des digues, c’est de la sociologie – à savoir, on peut prendre un échantillon représentatif des habitants de villes côtières et voir quelles sont leurs attentes. Si je dis que la situation actuelle génère pour une partie d’entre nous une anxiété d’un nouveau type – l’éco-anxiété –, c’est de la psychologie. Et là encore, c’est susceptible d’être vérifié empiriquement. Donc, que reste-t-il à la philosophie ? Il reste le récit. Par le récit, les philosophes peuvent mettre en scène l’étrangeté de nos formes de vie, faire apparaître les situations sous d’autres angles, révéler d’autres possibles, en susciter le désir.
Comment avez-vous décidé de l’itinéraire final de ce voyage ? De sa segmentation en trois étapes ? Combien de kilomètres avez-vous parcourus ?
À la fin du XIXe siècle, deux femmes – Madame de Lalaing et Valentine Vattier d’Ambroyse – ont parcouru, chacune de leur côté, les côtes françaises, de Dunkerque à Biarritz. Elles documentent le littoral tel qu’il venait de se fixer après la révolution industrielle, avec le développement des villes balnéaires et les vacances à la plage, avec l’arrivée du chemin de fer. J’ai voulu tenter l’inverse : remonter de Biarritz à Ostende, en Belgique, pour documenter le littoral tel qu’il est en train de disparaître, de résister ou de s’adapter. Ce voyage fait le récit des derniers jours de l’époque des vacances à la mer dans l’insouciance. Ce n’était pas faisable à pied, et la voiture rend le voyage trop désincarné pour pouvoir en tirer quelque chose : le vélo s’est imposé comme le compromis idéal. Je l’ai réalisé en trois tronçons : d’abord de Biarritz à Saint-Nazaire, puis de Saint-Nazaire à Saint-Brieuc (tout le bras breton), et je suis reparti de Rennes via Dinard jusqu’à Ostende. Ce sont des régions différentes dans leur géographie et dans notre imaginaire. Pour chacun de ces trois tronçons, j’ai pédalé environ 800 km. J’ai regretté par moment de ne pas l’avoir fait d’une traite mais ce n’était pas vraiment possible. Des raisons familiales et professionnelles m’ont obligé à revenir chez moi.… Et puis, il faut avouer que physiquement ce n’était pas facile, ça représente quand même près de 2 500 km à vélo. J’étais content de prendre un peu de repos.