Entretien
Pierre Charbonnier : “L’écologie est en train de sortir de l’utopie pour entrer dans la logique de la puissance”
Pierre Charbonnier. © Bruno Coutier via AFP
Cet article est réservé aux abonnés.
Alors que la Chine et les États-Unis rivalisent pour décarboner leurs économies, l’Europe fait de sa politique énergétique une arme de guerre pour contrer l’attaque de la Russie en Ukraine. Pour le philosophe Pierre Charbonnier, auteur de Vers une écologie de guerre (La Découverte, 2024), il faut voir là les signes d’un nouvel âge géopolitique où l’écologie participerait à la définition de la sécurité collective entre les nations.
Les années 2020 ont marqué, selon vous, un tournant dans notre rapport à l’écologie. En quoi consiste-t-il ?
Pierre Charbonnier : C’est en effet un tournant historique majeur. De très nombreuses instances étatiques et internationales ont alors commencé à faire des risques climatiques, non plus seulement une préoccupation éthique et humanitaire concernant l’avenir et le bien-être de l’humanité, mais un enjeu de sécurité et de prospérité collective. La décarbonation des systèmes énergétiques ouvre une compétition entre États pour tirer le meilleur bénéfice des nouvelles filières industrielles qui émergent, dans les énergies renouvelables en particulier. Un nouveau réalisme climatique et écologique voit le jour.
Comme lorsque XI Jinping annonce le 20 septembre 2020 que la Chine sera décarbonée d’ici à 2050…
Oui, et c’est un coup géopolitique. Il affirme vouloir faire de la Chine le leader de la décarbonation. Et il fait de ce défi un enjeu d’hégémonie. Le président américain Joe Biden, élu la même année à la succession de Trump, s’aligne sur la position chinoise dès son entrée en fonction. Son secrétaire d’État, Anthony Blinken, déclare que les politiques climatiques relèvent du « win-win » [« gagnant-gagnant »] : encourager les nouvelles filières décarbonées, c’est bon pour l’emploi et pour la classe moyenne, là où Trump avait essayé de protéger leur mode de vie fossile… Et l’Europe suit, avec la directive européenne sur la transition, le Green Deal. Cela ne veut pas dire que la transition est en train de se faire : on est encore dans le registre du performatif. La Chine reste le plus gros consommateur d’énergie fossile, tandis que les États-Unis en sont les plus gros producteurs. Mais la bascule de l’argumentaire me fait penser que nous sommes alors entrés dans un nouvel âge de l’écologie. Les emplois de demain, les formations de demain vont être structurés par cet enjeu. Et l’idée que l’on se fait de la puissance, politique aussi bien qu’économique, intègre l’écologie. Sur tout le XXe siècle, l’accroissement de la demande d’énergies fossiles était le grand facteur de la puissance. Le découplage qui s’opère aujourd’hui entre la puissance et le carbone permet de penser qu’on est en train de sortir du piège que nous a légué l’histoire, un piège qui associait sécurité, puissance, énergie et destruction de la planète. C’est l’occasion pour les écologistes d’abandonner l’utopie dans laquelle ils se sont enfermés et qui les a conduits à penser que l’écologie était antithétique avec la logique de la puissance. Cette bascule redessine tout le dispositif conceptuel avec lequel on appréhendait jusqu’ici la définition d’une politique climatique.
“L’invasion de l’Ukraine par la Russie donne l’opportunité à l’Europe de mettre fin à sa dépendance énergétique tout en l’incitant à renforcer son effort climatique”
La guerre en Ukraine est le deuxième grand événement qui atteste, à vos yeux, de ce tournant. Elle marquerait l’entrée dans l’âge de l’écologie de guerre. En quel sens ?
La guerre en Ukraine n’a pas un motif écologique. Ce n’est pas une guerre pour le gaz ou le pétrole, comme en Irak. Mais la réaction qu’elle a suscitée de la part de l’Europe relève de ce que j’appelle l’écologie de guerre. Il faut dire que plus de 40 % du gaz consommé en Europe venait de la Russie. La guerre enclenche une politique de restriction des importations fossiles et une politique de sobriété au nom, non pas de la morale, mais de la sécurité géopolitique de l’Europe. L’invasion de l’Ukraine par la Russie donne l’opportunité à l’Europe de mettre fin à sa dépendance énergétique tout en l’incitant à renforcer son effort climatique. Comme si la question climatique avait servi d’intermédiaire pour penser la conflictualité avec la Russie. Pour l’Allemagne, c’est un revirement stratégique fondamental. Jusque-là, sa stratégie avait consisté à faire de l’achat de gaz russe un levier pour stabiliser les relations avec ce puissant voisin : en se rendant interdépendants, on pensait neutraliser les risques de conflit. L’intérêt mutuel du commerce, dans la théorie classique des relations internationales, est censé atténuer les conflits. L’entrée en guerre de la Russie marque l’échec de cette stratégie géopolitique. D’où le changement de doctrine, ce que les Allemands appellent Zeitenwende, le « changement d’époque ». Cependant, dans les faits, on continue d’acheter du gaz russe. On dépense même plus pour acheter du gaz russe que pour donner des armes à l’Ukraine. Ce qui laisse penser que notre soutien à l’Ukraine est très relatif : on les empêche peut-être de perdre, mais on ne leur permet pas de gagner. Raison pour laquelle cela pourrait encore durer très longtemps. Mais, dans les têtes, en tout cas, la stratégie a changé. On se donne pour objectif de limiter le pouvoir russe par l’intermédiaire d’une nouvelle politique énergétique. L’écologie devient un levier de la stratégie, là est la nouveauté !