La lettre du jeudi

Polémique sur la prononciation du nom “Epstein” : de qui se moque-t-on ?

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Polémique sur la prononciation du nom “Epstein” : de qui se moque-t-on ?

Jean-Luc Mélenchon à la bourse du travail de Lyon, le 26 février 2026. © Bony/Sipa

« Et vous, vous dites comment ? Epchtaïne ou Epstine ? En critiquant le fait que les journalistes prononcent le nom Epstein “Epstine”, comme chocolatine, plutôt que “Epchtaïne”, comme Frankenstein, Mélenchon a lancé un sacré pavé dans la marre. À en croire ce linguiste chevronné, “Epchtaïne” serait phonétiquement plus casher. Que lui répondre, sinon que ça ne sent pas bon ?

De quoi un nom… est-il le nom ?

Je fais partie des gens qui ont été stupéfaits par sa sortie sur “EpCHTAÏne” (il faut l’entendre s’acharner sur ce suffixe davantage que sur la réforme des retraites), faite lors d’un discours à Lyon. Il est vrai que c’est une ville qui, en dépit de sa gastronomie irréprochable, s’y connaît assez en matière de noms juifs – peut-être cela l’a-t-il inspiré. En tant que journaliste, je prononce bêtement “Epstine”. La honte ! J’avais commencé par Epchtaïne, sans trop réfléchir, puis j’ai regardé des vidéos en anglais et j’ai découvert qu’outre-Atlantique, tout le monde disait “Epstine”. Troquer une diphtongue pénible pour un “i” court devenait plus simple. Va pour -stine ! J’ignorais que quelques mois plus tard, le lider de LFI m’accuserait, par ce choix paresseux et une poutinophobie tout aussi condamnable, de vouloir cacher des liens supposés entre le pédocriminel et Israël.

Puisqu’il est question de noms, allons-y. Des noms ! L’argument principal, si j’ose dire, de Mélenchon et de ses affidés, est qu’en français, on prononce les noms tels que Einstein, Lev “Trotski” Bronstein ou Frankenstein comme si l’on venait de nous pincer les fesses. Aïe ! C’est vrai. Petit souci (il y en aura d’autres), on prononce en anglais ces noms non pas “ine”, mais “aïne” – en tout cas pour Einstein et Frankenstein, puisque plus personne ne parle de Trotski aux États-Unis. Aucune raison donc, pour nous, d’y mettre un “i”. En revanche, il arrive bien qu’en anglais, des noms juifs en -ein se prononcent “ine”. J’en veux pour preuve Sam Rothstein (“Rotsstine”), le héros du film Casino, de Martin Scorsese (1995). Devinez comment le doubleur français de Robert de Niro prononce son nom ? “Rostine”, avec un “i”. Pas “RostAÏne” et encore moins “RossCHTAÏne”.

Le grand méli-mélo

Il faut bien l’admettre, quand on y pense, les noms étrangers ou d’origine étrangère, niveau prononciation, c’est le bordel. À croire que les métèques ne font aucun effort. Pour les gens illustres, dit-on, la prononciation franchouillarde n’est plus de mise. Bach, le compositeur ? J’ai entendu à la radio qu’on disait “BaR”. Ce n’est pourtant pas un poisson ! Munch, le peintre ? Le son “ou” s’impose face au “u”, bien qu’il ne soit pas corse. Vingegaard, le champion cycliste ? Vous allez voir que bientôt, le lobby danois nous imposera de dire “Vinnegorde”. Franchement, on ne peut plus rien dire. Vous croyez que je plaisante, mais la liste continue. La géographie aussi est victime d’une campagne de défranchouillisation barbare : on nous intime de dire “Mumbai” plutôt que “Bombay”, “Eswatini” pour “Swaziland” et même d’arrêter de prononcer les noms asiatiques avec une voix nasillarde...

Bon, j’arrête l’ironie. Si je suis honnête, je comprends que la prononciation en “ine” puisse étonner, puisque dans l’affaire Weinstein (prononcé “ine” en anglais), les médias français disaient “aïne”. Pourquoi changer ? J’ai trois hypothèses. La première, c’est qu’on lisait plus les médias qu’on ne les regardait, en 2018, comme les réseaux sociaux n’étaient pas passés à la vidéo. Nous ne savions pas trop comment disaient les Américains et nous ne risquions pas de passer pour des chèvres avec le “aïne”. Ensuite, il y a la peur de l’impair. Prononcez “Jeffrey Epchtaïne” à longueur de journée sans revivre les chaussettes de l’archiduchesse, c’est une petite gageure. N’oubliez pas que les journalistes sont feignants et trouillards. La dernière hypothèse tient à une information sérieuse, que j’ai vérifiée pour cet édito : les magistrats français ont toujours prononcé “ine”, car (je cite ma source judiciaire) : “On a échangé avec les Américains dès le début de l’enquête et ils prononçaient ainsi.” Les journalistes rubricards ont donc suivi.

Un complot, qu’on vous dit !

Simple panurgisme ? Tu parles d’un scoop ! Il semble toutefois difficile de s’en tenir là. Car Mélenchon s’est moins étonné d’un usage – étonnement légitime – qu’il n’y a fourni sa petite touche personnelle, croyant révéler quelque chose. Révéler quoi ? C’est là que tout déraille : qu’il existerait un complot anti-russe pour cacher un autre complot, le seul vrai complot qui vaille, à savoir... le complot juif. Avec le “ine”, il s’agirait de faire “plus russe”, sous-entendu, moins israélien, moins Mossad, moins “médias aux mains des Juifs”. Le souci, c’est que même avec la pire mauvaise foi du monde, personne en France n’associe la sonorité “ine” à la russité. Pour faire d’Epstein un agent de Moscou, on lui aurait accolé un “-itch” ou un “-off” : Epsteinovitch, Epsteinoff. En revanche, moi qui connais le sketch de Pierre Desproges sur les Juifs par cœur, je me souviens qu’à un moment, l’humoriste fait une blague sur “Jean-Marie Lepénovistein”. En France, il est entendu que le suffixe “-ein”, cela “fait” juif.

Il y a un expert en linguistique sémite qui ne s’y est pas trompé : Alain Soral. Cet idéologue multicondamné pour antisémitisme, soutien du régime russe, a commenté dans un message : “Il est de mieux en mieux Merluche, il me rappelle Le Pen !” On a les soutiens qu’on mérite. »

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