Pour en finir avec l’infini
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Cet article est issu du numéro 119 de Philosophie magazine « Le culte de la perfection. Jusqu’où s’améliorer ? », en kiosque le 26 avril 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Être parfait… à l’heure où chacun peut apprendre à mieux s’alimenter, à travailler plus vite, à renforcer son corps et son psychisme, c’est devenu une tentation. Mais cette course à l’amélioration de soi n’est-elle pas dangereuse ? Entre le rêve d’équilibre un peu ennuyeux des anciens Grecs et le désir d’absolu épuisant des Modernes, une troisième voie est possible.
Félicitations ! Vous venez d’introduire une nouvelle pratique dans votre vie. La planche à voile. Le chinois. Le tai-chi. La musculation. Attention quand même, car vous n’allez pas tarder à être tenté par l’un des démons les plus puissants de l’époque : le perfectionnisme. Tenez-vous prêt… Si vous cédez à ses avances, il risque de transformer votre belle et neuve pratique en supplice.
Jusqu’où faut-il s’améliorer ? C’est aujourd’hui une question lancinante, dans la sphère professionnelle aussi bien que privée, car nous vivons à l’ère de l’intellectualisation de la vie sociale et de la mise en commun des savoir-faire. Des connaissances, des tours de main qui n’étaient transmis autrefois qu’au sein d’étroits cercles de spécialistes sont désormais diffusés sur des sites dédiés et des tutoriels vidéo. Qu’il s’agisse d’apprendre à effectuer un virage carving à ski, à poser des chaînes neige sur les roues de sa voiture, à mijoter une blanquette de veau à l’ancienne, à prononcer le th anglais avec l’accent d’Eton, à planter un rosier ou à faire un temps correct au semi-marathon, les explications sont accessibles, gratuites et souvent présentées de façon divertissante. Ça, c’est pour la face souriante du démon.
Mais sa grimace arrive : la société du perfectionnisme démocratisé est aussi celle de l’évaluation universelle. Si les employés du tertiaire ont pris l’habitude des procédures d’évaluation à 360°, si les coursiers, les chauffeurs ou les magasiniers savent que des applications calculent la vitesse moyenne de leurs trajets et comparent leurs performances avec celles de leurs collègues, la fièvre évaluatrice a aussi envahi les loisirs : les clients des taxis Uber ou les locataires d’appartements sur Airbnb sont notés ; les balances équipées d’impédancemètre vous donnent votre poids, mais aussi votre taux de graisse et d’eau, et vous préviennent en cas d’écart à la norme ; les sportifs utilisent des fréquencemètres pour surveiller leur cœur ; les « bracelets d’activité » se popularisent ; le nombre de like obtenu sur Facebook ou Instagram après un post est en soi un genre de notation.
Même si nous avons envie de repousser les avances du démon, nous savons que nos performances seront quantifiées et partagées : ne serait-ce pas une raison de capituler et d’entrer dans la compétition, la quête effrénée du dépassement ?
Le juste milieu
Un peu de philosophie dans ce monde de brutes certifiées cinq étoiles ne ferait pas de mal. Il y a, dans la tradition occidentale, deux conceptions antagonistes de la perfection. La première, qui n’a rien à voir avec la nôtre, domine en Grèce antique : est parfait, pour un Grec, ce qui présente des qualités de symétrie, de proportion et d’harmonie. Comme l’explique Platon (428-348 av. J.-C.) dans le Timée, la forme géométrique la plus parfaite est le cercle : on ne peut rien lui enlever ni lui ajouter sans le briser. « Rien de trop », était-il inscrit au fronton du temple de Delphes. Dans une telle perspective, la recherche de perfection ne saurait être ni frénétique ni infinie. Le parfait est équilibré, stable – comme le pot en terre cuite dont la forme a été bien tournée, sans accident. Platon recommande, dans le livre X de la République, de « choisir la vie qui tient le milieu entre les extrêmes », mais c’est son élève Aristote (v. 384-322 av. J.-C.) qui va véritablement amplifier cette conception de la vie bonne, connue comme la doctrine du juste milieu.