Stanley Cavell : “Le combat entre l’espoir et le désespoir motive la pensée”

Temps de lecture : 12 min

Stanley-Cavell-Harvard

© Harvard University

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 27 de Philosophie magazine « 27 - mars 2009 », en kiosque le 26 février 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Hors des champs traditionnels, l’œuvre de Stanley Cavell se nourrit des travaux de Wittgenstein, du théâtre shakespearien et des comédies hollywoodiennes. Quête de l’ordinaire, sa philosophie propose une refondation du scepticisme, centré sur l’expérience plutôt que sur la connaissance.

Né en 1926 à Atlanta, professeur à Harvard, Stanley Cavell est l’un des plus grands philosophes américains. Au fil d’une œuvre très originale sur le langage (sur Austin, Wittgenstein), le cinéma, le théâtre de Shakespeare, la pensée d’Emerson et Thoreau – auteurs américains dits « transcendantalistes », contemporains du romantisme –, Cavell a déclassé les catégories toutes faites, comme la logique, la morale, l’esthétique. Sa rencontre avec John Langshaw Austin, professeur invité à Harvard en 1955, a été déterminante dans son parcours. La philosophie du langage ordinaire de l’auteur de Quand dire, c’est faire, produit en Cavell un « choc » qui lui fait prendre ses distances avec la philosophie -américaine alors dominante – pragmatisme et positivisme.

Cité par Cavell, le penseur et poète Ralph Waldo Emerson écrit : « Je ne demande pas le grand, le lointain, le romanesque. […] J’embrasse le commun, j’explore le familier, le bas, et suis assis à leurs pieds. » Ancrée dans le sol démocratique américain, la philosophie cavellienne figure une quête de l’ordinaire – In Quest of the Ordinary est le titre de l’un de ses livres. Mais ne nous méprenons pas : l’ordinaire n’a rien d’un long fleuve tranquille. Il n’est pas une donnée, mais un horizon à atteindre, un ton nouveau à inventer pour la philosophie, une voie doublée d’une voix. Notre rapport au monde est grevé par l’expérience du scepticisme, du doute. Le monde est étrange, opaque, loin de nous. S’il est perdu, cette perte doit être reconnue, acceptée. Il ne s’agit pas d’un problème de connaissance, -épistémologique, mais plutôt d’un problème tragique, d’où l’importance du théâtre de Shakespeare dans la constitution de cette pensée. Le style si singulier de Cavell est lié à la forme autobiographique de sa philosophie. Philosopher, c’est faire un usage propre de la pensée. Contre une certaine forme d’arrogance philosophique, c’est ne jamais cesser d’interroger le passage du « je » au « nous ».

 

P​hilosophie magazine : Vous avez écrit que la philosophie était « l’éducation des adultes ». Pourriez-vous expliciter cette idée ?

«Très peu de gens peuvent philosopher seuls sans devenir fous»

Stanley Cavell : Cette expression est souvent évoquée à propos de mon travail. Elle signifie que la philosophie commence pour vous quand vous sentez que vos défauts intellectuels ne sont pas le résultat d’un manque d’information, l’affaire de ce qu’un petit nombre sait (des faits, des théories). Il s’agit plutôt de vous jeter dans l’arène, là où personne ne sait ce que tout le monde sait. Là où personne ne sait ce que personne ne sait, comme le nuance Nietzsche. À ce moment-là, vous êtes obligé de penser.

 

Nourrie de cinéma et de théâtre, votre philosophie brouille les frontières. Est-ce le rôle de la philosophie de transcender les catégories ?

Je me suis souvent posé cette question. J’ai eu la chance de n’avoir écrit et publié que lorsque j’avais le sentiment de produire quelque chose qui m’importait, c’est-à-dire avec lequel je voulais vivre, sans trop m’inquiéter de ma respectabilité professionnelle. Travailler sur Austin m’a permis de me faire une place dans le domaine de la philosophie. Étonnamment, travailler ensuite sur Shakespeare n’a pas heurté mon statut. Je me suis intéressé à de nombreux exemples artistiques qui échappaient au champ traditionnel de l’esthétique. La philosophie s’est toujours appuyée sur des exemples – la caverne de Platon, le morceau de cire de Descartes, la chouette de Minerve de Hegel, le pâle criminel de Nietzsche, etc. Très tôt, j’ai été fasciné par ces exemples, que je trouvais à la fois trop clairs et trop obscurs. J’étais insatisfait. Atteindre la clarté – son soleil aveuglant – était prétendument le but de la philosophie : pourquoi les philosophes n’étaient-ils pas curieux de l’efficacité réelle de leurs exemples ? Pourquoi en faisaient-ils de simples arabesques inoffensives ? J’aime à croire que mes propres explorations d’exemples artistiques m’ont permis de comprendre pourquoi je les avais convoqués, et de me frayer ainsi une expérience philosophique à travers des difficultés que je ne voulais pas ignorer.

Cet article est réservé aux abonnés