Vos questions
Pourquoi aimons-nous tant admirer les autres ?
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Cet article est issu du numéro 71 de Philosophie magazine « 71 - été 2013 », en kiosque le 04 juillet 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Coralie Makota, 21 ans, Paris
J’ai envie de vous répondre deux choses en apparence contradictoires.
1. Nous aimons admirer autrui parce que c’est une manière de s’oublier un peu, d’être un peu moins focalisés sur soi.
2. Nous aimons admirer autrui parce que nous trouvons dans cette admiration le ressort d’une amélioration de soi.
Il s’agit donc toujours de « dépassement de soi » mais en deux sens différents. Le moi, dans le premier cas, est bien en effet « dépassé » : autrui me fascine davantage que mon « cher petit moi » et cela fait beaucoup de bien. Dans le second cas, il y a dépassement de soi, mais au sens d’un agrandissement de ce moi, rendu possible par le bel exemple de l’autre. Admirer autrui, admirer la manière dont il a réussi à devenir lui-même, c’est alors trouver dans cet exemple le plus beau des encouragements : si lui a réussi, c’est que, moi aussi, je peux réussir. Si lui a réussi à actualiser sa puissance, dirait Aristote, c’est qu’une telle actualisation est simplement possible. L’admirer, ce peut être alors chercher à m’en persuader. Admirer, c’est toujours admirer une singularité. C’est d’ailleurs ce qui distingue l’admiration du respect : tout le monde est digne de respect, quel que soit son talent singulier. Mais nous n’admirons que ceux qui se sont distingués par leur talent singulier. Et si c’était au fond pour allumer en soi le feu de son propre talent ? Nietzsche le dit très bien : lorsque Napoléon admire Alexandre le Grand, ce n’est pas pour l’imiter ; c’est pour devenir Napoléon. Mais pour devenir Napoléon, il faut comprendre comment Alexandre est devenu Alexandre. Nous l’oublions trop souvent : admirer, ainsi que l’écrit Alain, c’est aussi comprendre. Comprendre Hegel, c’est l’admirer. Admirer Hegel, c’est le comprendre, avec cette raison qui ne se réduit pas au sens critique mais se nourrit aussi de l’élan du cœur. C’est un professeur qui vous répond : faire comprendre les grands philosophes à ses élèves, c’est les rendre admirables à leurs yeux. Si nous aimons tant admirer, c’est donc aussi parce que nous aimons comprendre. L’admiration n’était selon Descartes que le premier pas – à dépasser – vers la connaissance. Alain justement dépassera Descartes (mais parce qu’il l’admirait !) : l’admiration est connaissance. Nulle contradiction, finalement, entre nos deux réponses, tant est claire la leçon de l’admiration : il n’y a pas de meilleure façon de progresser que de s’oublier un peu.