Entretien
Denis Podalydès : « “Effacer l’historique” cherche à surmonter la colère pour retrouver une forme de fraternité »
Denis Podalydes ©Hermance Triay/Opale/Leemage
Cet article est réservé aux abonnés.
Delépine et Kervern ont encore frappé. Fidèles à eux-mêmes, dans leur dernière comédie sociale Effacer l’historique, les deux réalisateurs n’oublient jamais de faire sourdre la colère sous l’humour tendrement cruel qui les caractérise. Effacer l’historique, un grand film politique ? Notre entretien avec Denis Podalydès, qui campe dans le film l’un des trois rôles principaux – en l’occurrence un serrurier veuf et surendetté qui pour défendre sa fille, en a après un sacré morceau : rien moins que Facebook.
Au début d’Effacer l’historique, votre personnage, Bertrand, un serrurier veuf qui élève sa fille adolescente dans un pavillon périphérique des Hauts-de-France, prépare à manger et, s’apercevant qu’il a oublié d’acheter du beurre, se répète « j’ai oublié le beurre ». Comme s’il n’était pas présent à ce qu’il dit et qu’il lui fallait répéter ces mots si simples pour les comprendre…
Denis Podalydès : Je suis touché que vous releviez cette réplique, qui est le fruit d’une réflexion particulière au moment de tourner cette scène. C’est d’ailleurs ainsi que fonctionnent souvent Benoît Delépine et Gustave Kervern : ils repèrent une petite chose saillante et ils décident de la creuser parce qu’elle est révélatrice. Benoît et Gustave m’ont demandé de répéter cette petite réplique, et ils ont fait un gros plan, comme à la loupe. Benoît me répétait, me chantait presque cette petite réplique, et cela prenait peu à peu une place que je ne soupçonnais pas avant. Cette formule et l’oubli du beurre a tout d’un coup synthétisé la souffrance de mon personnage, son effort à la fois immense et vain de père, seul et surendetté, qui tente de tenir tête à l’adversité face à sa fille. C’est le cas de tous les personnages : pianotant en permanence sur leur téléphone, même quand ils sont ensemble, ils sont comme aspirés par un autre monde, celui des réseaux, qui les absente du monde réel. Quand on y pense, cela nous arrive à tous. N’avez-vous pas de plus en plus le sentiment que vos proches vous parlent et que vous ne suivez pas ce qu’ils vous disent, obnubilé que vous êtes par le dernier mail qui est arrivé sur votre portable… On est à la fois présent à ceux qui nous entourent et dans une autre réalité. Nous vivons sur deux plans de réalités distincts, le plan de notre vie concrète et le plan du cloud. Et le second plan tend à vider le premier de sa consistance. Les personnages du film sont minés par ce grand vide qui les entoure. Ils ne s’envisagent pas, leurs paroles se perdent, ils sont ensemble mais ils remâchent leur mal-être. À de très rares moments, ils collent à la réalité nue. Et là, ça fait très mal.