La lettre du lundi

Pourquoi la lune paraît-elle plus grande à l’horizon ? Réponse avec Aristote et Merleau-Ponty

Temps de lecture : 4 min

Pourquoi la lune paraît-elle plus grande à l’horizon ? Réponse avec Aristote et Merleau-Ponty

©Altinay Dinc/unsplash

« On en a tous fait l’expérience : quand elle surgit en fin de journée, gonflée de lumière phosphorescente au bout d’un champ ou entre deux immeubles d’une grande ville, la Lune nous semble beaucoup plus grosse que lorsqu’elle est au zénith, dans la nuit noire d’un ciel étoilé. 

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C’est pourtant le même astre, et sa forme visible et son empreinte sur notre rétine ont exactement la même taille. Comment expliquer cette “illusion lunaire” ? Quand l’optique et la psychologie invoquent un “mauvais calcul” de notre esprit, la phénoménologie invite à se défaire de la géométrie pour retrouver le corps dans l’espace…

Dans le cadre du festival Philosophia, dont l’édition 2025 se tiendra du 23 au 25 mai dans l’environnement splendide qu’offre la ville de Saint-Émilion, en Gironde, j’ai pour habitude de proposer des lectures participatives de grands textes de la philosophie. Puisque le thème de cette année est l’espace, j’ai retenu le Traité du ciel d’Aristote et Le Visible et l’Invisible de Maurice Merleau-Ponty. On tient là, à mon sens, les deux bords de l’histoire de l’espace en Occident, depuis l’idée du cosmos hiérarchisé que théorisa Aristote en passant par l’Univers homogène et infini de la science moderne jusqu’à sa remise en question avec la phénoménologie. Le grand historien des sciences Alexandre Koyré avait condensé d’une formule le sens de cette odyssée : d’Aristote à Galilée et Newton, affirmait-t-il, nous sommes passés “du monde clos à l’Univers infini”. Or, cet Univers infini, dont les lois homogènes sont censées s’appliquer partout… ne rend pas toujours compte de notre expérience concrète, charnelle, située de l’espace. Telle est l’objection que formule Husserl lorsqu’il a l’audace d’affirmer, contre Galilée, que, pour tous ceux qui l’habitent, “la Terre ne se meut pas”. Et telle est encore l’objection que formule Merleau-Ponty dans ses pas, lorsqu’il se penche sur “l’illusion lunaire”. Tentons de reprendre sur l’exemple en question le fil de cette histoire.

Pour Aristote, l’“illusion lunaire” ne pose pas vraiment problème. Il conçoit en effet l’espace comme un cosmos, un ordre hiérarchique et finalisé où ce qui est en haut, dans la sphère “supra-lunaire”, est d’une plus grande perfection, et ce qui est en bas, dans la sphère “sublunaire”, est en proie à la corruption et au désordre. Que la lune nous apparaisse, ici, sur terre et à tel moment de la journée, plus grosse que là-haut en pleine nuit, rien de très étonnant, mais au contraire la confirmation du différentiel de perfection ontologique entre la Terre et le Ciel. À l’inverse, pour la raison moderne, fille de la révolution copernicienne, le grand mouvement des corps et des astres obéit à des lois universelles – ici-bas comme là-haut, à telle heure du jour comme de la nuit – et s’il peut donner lieu à des illusions, il s’agit d’en rendre compte par des lois causales, physiques, comme celles de l’optique, ou psychologiques, comme celles qui gouvernent le déchiffrement par l’esprit des données visuelles. Des lois qui ne souffrent pas d’exception liée à notre situation ou à notre condition. C’est dans cet esprit que Galilée déduit des images tachetées de la Lune qui apparaissent sur son télescope l’hypothèse qu’elle n’est pas un astre parfaitement lisse et sphérique mais qu’elle a un relief accidenté, comme la planète Terre. Et c’est dans cet esprit encore que Newton explique, par une seule et même loi, la chute d’une pomme ou celle d’un astéroïde.

Or, ce qu’opposent Husserl et Merleau-Ponty à une telle homogénéisation généralisée de l’espace, c’est que, nous, Terriens dotés d’un corps animé, nous continuons à faire une expérience différenciée, qualitative de l’espace. Exemple, parmi d’autres : l’illusion lunaire, dont la difficulté de la science à rendre compte est symptomatique. C’est en effet avec un mélange de physique et de psychologie, et sans parvenir à s’accorder, que les scientifiques se disputent depuis longtemps l’explication du phénomène. À les suivre, la grandeur de la lune à l’horizon serait le produit d’un raisonnement mental erroné : sachant que la lune est plus éloignée et plus grande que tous les autres objets dans le voisinage duquel elle apparaît à l’horizon (arbres, maisons, etc.), l’esprit humain lui conférerait une grandeur apparente que l’image rétinienne n’a pas. D’ailleurs, si nous la regardons à travers un tube en carton ou une lunette, en l’extrayant de son environnement, la lune retrouve soudain sa taille réelle.

Pour Merleau-Ponty, c’est manquer le problème. Car la perception n’est pas une hypothèse qu’un esprit détaché émettrait à partir des signaux nerveux qui s’impriment sur la rétine. Et la vision monoculaire de la lune à travers un tube de carton n’est pas un étalon de mesure qui nous donnerait la valeur spatiale absolue de ce corps céleste. La perception est un acte, l’acte par lequel un corps s’installe dans le monde et, répondant aux questions que les choses lui adressent, les enveloppe en retour d’une signification qualitative. “La grandeur de la lune à l’horizon n’est pas mesurable par un certain nombre de parties aliquotes de la pièce de monnaie que je tiens dans ma main, il s’agit d’une ‘grandeur-à-distance’, d’une sorte de qualité qui adhère à la lune comme le chaud et le froid à d’autres objets” (Signes, 1960). Certes, il y a bien une seule et même Lune, derrière la lune à l’horizon et la lune au zénith. Mais ce n’est pas une idée ou une essence, au sens platonicien – que serait cette lune vue de nulle part et par personne ? Non, c’est une “ultra-chose” ou une “essence charnelle”, soutient Merleau-Ponty, qui rayonne différemment selon les moments et les lieux mais qui vibre en chacune d’elles. Pensez-y la prochaine fois qu’elle pointe son nez à l’horizon ! »