Pourquoi nous ne mémorisons plus comme avant

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Cet article est issu du numéro 62 de Philosophie magazine « 62 - septembre 2012 », en kiosque le 23 août 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Désormais habitués à « externaliser » notre mémoire sur des disques durs – jusqu’aux numéros de téléphone ou dates d'anniversaire de nos proches –, ne sommes-nous pas en train de nous condamner à une amnésie mortifère ? Enquête inquiète.

Lorsque j’arrive devant la porte de mon meilleur ami, je sors mon téléphone de ma poche pour y retrouver le code d’entrée. Horreur : plus de batterie. Évidemment, je ne me souviens plus de la combinaison. Il y a quelque chose de pourri au royaume de Mnémosyne. Autre problème récurrent : quand je termine la lecture d’un article de journal en ligne, j’ai parfois du mal à me rappeler le début. Mes enfants sont moins anxieux. Si je leur demande de réciter la liste des départements, ils protestent : « Ça ne sert à rien, on l’a sur Internet ! » Or je viens de parcourir le compte rendu, publié dans la revue Science en 2011, d’une expérience de psychologie américaine menée par l’équipe de Betty Sparrow à l’université de Columbia. Plusieurs tests montrent clairement que nous avons tendance à oublier plus facilement les informations que nous avons consultées ou que nous savons pouvoir trouver sur la Toile. Alzheimer pour tout le monde ! La panique me gagne. Mais peut-être qu’à l’inverse, transférer tous les souvenirs inutiles dans la mémoire de l’ordinateur est la sereine continuation de l’usage des pense-bêtes et des agendas, des listes de courses et des annuaires. Un moyen pour décharger notre esprit d’informations sans intérêt, ce qui permet de nous souvenir uniquement de ce qui en vaut la peine. Internet crée-t-il des dégénérés amnésiques ou des génies enfin libres de bien utiliser leur mémoire ?

 

La fin du « par cœur » ?

Pour le savoir, je recharge la batterie de mon téléphone et j'appelle Olivier Le Deuff, docteur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bordeaux-3 et auteur de La Formation aux cultures numériques (Fyp éditions, 2011). Cet ancien professeur documentaliste m’explique que si les études sur la mémoire se contredisent fréquemment, « celles qui portent sur la dispersion de l’attention sur Internet concordent : il est devenu beaucoup plus difficile d’avoir une attention profonde lorsqu’on est stimulé en permanence » par les sollicitations électroniques. Difficile, dans ces conditions, de se concentrer longuement, donc de bien mémoriser. « Si, à cause de la culture du zapping, continue Le Deuff, les adolescents, voire nous-mêmes, avons du mal à rester assis durablement », n’espérons pas nous forger une mémoire solide. L’agité est oublieux.

Sérieusement inquiet, je prends rendez-vous avec Emmanuel Sander, professeur de psychologie du développement et de l’éducation à Paris-8. Lorsque je lui demande si l’immense mémoire d’Internet peut constituer une bonne nouvelle, il se montre sceptique : « L’usage d’Internet donne l’illusion qu’on dispose d’une mémoire infinie à portée de main. Mais c’est un leurre. C’est comme si l’on avait une bibliothèque gigantesque chez soi, une excellente façon d’accéder à tous les livres, mais sans mode d’emploi ni aucune idée de ce qu’on doit chercher. Internet, en effet, offre des informations, mais pas des concepts. On a souvent tendance à confondre les performances de Google avec l’activité intellectuelle humaine. Mais tant qu’on ne dispose pas des concepts pour penser l’information, cette dernière est presque sans valeur. »

Je soumets cette hypothèse à l’une des figures de la pédagogie française, Philippe Meirieu. Il confirme : « Internet ne sert qu’à trouver ce que l’on connaît. Hier, j’ai retrouvé l’auteur d’une citation. Je me demandais qui l’avait rédigée, mais je l’avais mémorisée. Je cherchais donc une précision sur quelque chose que j’avais déjà en mémoire. Internet est un outil de recherche complémentaire. À ce titre, il est précieux car il permet de préciser, de mieux contextualiser, d’approfondir. Mais cette recherche est subordonnée à la capacité à disposer de modèles mentaux qui créent les cadres dans lesquels cette recherche s’inscrit. Or Internet ne fournit pas les cadres mentaux permettant de classer, de comprendre, d’organiser les informations qu’il fournit. » Pour chercher, il faut disposer de modèles fournis par l’éducation. « Cette construction de modèles, poursuit Meirieu, passe par la mémorisation d’éléments, même si la véritable mémorisation n’intervient que lorsque ces informations sont inscrites dans un modèle, ce qui permet en retour de mieux les mémoriser. C’est un processus dialectique. » Ou un cercle, souvent vicieux : pour apprendre et se rappeler quelque chose sur Internet, il faut l’avoir déjà assimilé en dehors de lui. Emmanuel Sander confirme : « Ce qu’on connaît préalablement mesure le potentiel de ce qu’on peut trouver sur Internet. Plus on a acquis de concepts, plus la toile devient riche. Plus on est appauvri, moins on est capable de trouver. Il y a un effet de levier. » Bref, Internet ferait perdre la mémoire à ceux qui ne l’exercent pas ailleurs. Aussi sa logique accroît-elle les inégalités. Pour Philippe Meirieu, « elle a réactivé la formule de Bourdieu suivant laquelle toute offre de produits culturels accroît les inégalités. Si vous offrez de la culture – musée, spectacle vivant, livres, sites Internet – mais que vous ne travaillez que sur l’offre, vous augmentez les inégalités. En effet, l’offre est subordonnée à la capacité à s’en saisir. Ce qui compte, c’est la demande de savoir, ce qui permet de s’intéresser à cette offre culturelle. Or seules les institutions, et l’école au premier chef, peuvent le faire. La démocratisation de l’accès à Internet passe par un travail d’éducation, d’instruction, de transmission. Les efforts réalisés en ce sens sont encore très insuffisants ».

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