La lettre du jeudi

Quand devient-on “adulte” ?

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Quand devient-on “adulte” ?

©curated lifestyle/unsplash

« À en croire certains journaux, notre monde serait désormais peuplé de “Tanguy”, fragiles et fainéants, qui refuseraient de quitter le nid familial. Mais que signifie grandir, exactement ?

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Il y a quelques années, le passage à l’“âge adulte” était assez clair. Grandir, c’était “faire sa vie”. Dans l’imaginaire collectif, cela consistait dans les grandes lignes à : trouver un CDI et un conjoint, accéder à la propriété et fonder une famille. Celui ou celle qui avait coché toutes les cases bénéficiait ainsi d’une certaine aura de respectabilité. En franchissant ces étapes, les adultes en devenir imitaient (plus ou moins) leurs parents, qui avaient eux-mêmes reproduit les schémas de leurs aînés. 

Aujourd’hui, les choses sont moins évidentes. Notamment parce qu’il est difficile – et parfois impossible – de trouver un emploi stable, d’accéder à la propriété, voire à un logement locatif. En Île-de-France par exemple, l’âge médian de décohabitation est de 24,8 ans. Près de la moitié des 18-34 ans vivent chez leurs parents. En cause, entre autres, le coût du logement qui constitue en moyenne 56 % des dépenses mensuelles des étudiants. En pleine crise écologique, la décision de faire un enfant est elle aussi mise à mal. Même celles et ceux qui désirent imiter leurs parents peuvent avoir l’impression d’être bloqués dans un espace médian, entre l’âge adulte et l’adolescence. 

Ce lieu étrange, l’humoriste Panayotis Pascot lui a donné un nom dans son dernier spectacle : “La salle d’attente de l’existence”. Et en effet, si l’on se fie aux grilles d’évaluations implicites de la “maturité”, la jeunesse est bel et bien coincée dans un genre de sas assez récent dans l’histoire de l’humanité, entre l’envol et le sur-place. Nous avons d’ailleurs constaté, mes amies et moi, que nous avions presque toutes dépassé l’âge où notre propre mère était devenue mère pour la première fois. Ce sentiment d’être bloquées dans la salle d’attente de la vie est d’autant plus prégnant que ces grands “rendez-vous” – l’acquisition d’une maison, la naissance d’un enfant –, sont encore socialement perçus comme des rites initiatiques, des sortes de “tu verras quand tu seras grande !” balancés lors des repas de famille à la figure de toutes celles et ceux qui ne les ont pas vécus.

Sauf que, souvent, la jeunesse ne peut ou ne veut tout simplement pas cocher ces cases. Si la “salle d’attente” dont parle l’humoriste est un espace nébuleux et un peu flottant, je crois aussi qu’il est un lieu d’affirmation et d’invention de soi. Puisque les jeunes ne peuvent plus imiter leurs parents, ils sont obligés de créer leurs modèles et leur propre définition de la maturité. Il me semble que cette maturité redéfinie ne passe plus par l’imitation mais se rapproche plutôt de ce que Bergson appelle la “création de soi par soi” : “Exister, explique le philosophe dans L’Évolution créatrice en 1907, consiste à changer, changer à se mûrir, se mûrir à se créer indéfiniment soi-même.” On passe ainsi d’une vision initiatique de la maturité à une définition dynamique de cette dernière : une maturation perpétuelle. La vie entière, à chaque instant, mérite d’être refaçonnée et sublimée. 

En mettant l’accent sur le quotidien plutôt que sur les grandes célébrations, cette façon d’envisager la maturité questionne aussi certaines hiérarchies établies. Elle met l’accent sur le mouvement de la vie concrète plus que sur ses pics exceptionnels. Ce qui compte, ce n’est pas de faire un enfant mais de l’élever, pas de se marier mais de vivre de belles histoires amicales et amoureuses. Le fait de voir ses amis régulièrement, de s’occuper d’un animal, de s’engager (lire à ce propos notre dernier numéro qui paraît aujourd’hui !), devient tout aussi fondateur que la décision de convoler. Bref, la vie d’adulte n’est plus attestée par une série d’actes administratifs validés et tamponnés – du mariage au divorce, jusqu’au décès – mais par un ensemble d’actions et de choix quotidiens.

Je me souviens d’un jeu de société auquel je jouais quand j’étais petite, qui s’appelait Destins. Le jeu de la vie. Il montrait précisément les étapes du chemin officiel (de la naissance à la retraite, avec les garçons en bleu et les filles en rose). La nouvelle génération est aujourd’hui forcée de créer ses propres voies de traverse… voire d’inventer de nouveaux jeux. Loin d’avoir “oublié de grandir”, elle tente tant bien que mal de se fabriquer un autre destin. »